D SP R T N
CHAPITRE I / 26.1.25
Des mois, voire des années que je le réclame. C’est l’heure. Je ne sais pas où je vais mais j’y vais. Descendre dans les souterrains du monde le plus discrètement possible. Car à force de repousser ce départ je me sens mourir. Trop d’images. Trop de mots. Accélération extérieure et désintégration intérieure. Il me faut opposer une force d’esquive.
C’est en me remettant un vieil album de Prodigy que j’ai eu un flash. 25 ans que j’ai découvert Jilted Generation et c’est seulement maintenant que je reçois le message ; il en a fallu du temps… Il m’a suffit cette fois d’écouter la première minute. Je dois rejoindre la zone souterraine.
Il y a tellement de bruit dehors que je ne parviens presque plus à entendre les voix intérieures. Celles qui ont toujours raison mais qu’on fait taire si souvent. Elles ont besoin de moi. Je sais bien avoir besoin d’elles aussi. Un jour j’espère les enlacer comme j’ai pu embrasser le monde. Y penser m’offre une seconde de cette éternité. En attendant, se tourner légèrement de biais, ne pas prendre le vent plein face. Se protéger discrètement du démiurge, sous peine de le nourrir. La dernière fois que je les ai entendues, elles me soufflaient de rejoindre cette zone où est permis le silence.
J’ai perdu la trace de ce lieu depuis longtemps mais je le retrouverai, j’y suis déjà allé. Une éternité s’est écoulée. Depuis j’ai marché vers l’amour et suis tombé dans la haine. J’ai cru m’approcher du pardon, je baigne dans une obscure rancune. L’idéalité en moi est devenue reine d’un royaume en feu. Suis-je à moi-même comme Néron à Rome ? Une infime partie qui échappe pour l’instant aux flammes réclame quelque chose que je ne parviens pas à déchiffrer complètement. Deux mots tournoient dans le ciel de mes idées : confusion et disparition.
L’aigle doit devenir poisson. L’aigle doit quitter les hauteurs légères pour plonger dans le ciel terrestre.

Elias tapotait frénétiquement depuis des heures sur son clavier. Il semblerait que les mots que vous lisez soient apparus pour la première fois sur ses manuscrits. Je m’appelle Otto et je suis enfermé dans un étrange monde, que vous qualifieriez de limbes. Je suis moi-même à demi endormi. Il est encore trop tôt. Plus Elias écrit, plus je suis à même de remplir ma mission. J’ai reçu une première missive il y a quelques années mais le contact a ensuite été coupé. Le message était plus ou moins celui-ci, car ma mémoire est faible : Dieu est mort deux fois. Une fois sur terre et aujourd’hui dans le ciel. Si au commencement était le verbe, au commencement du verbe était le silence. De nombreuses questions viennent à moi en regardant Elias s’agiter. Que désire-t-il trouver à l’abri de la lumière ? Où lui proposer ce chemin de traverse ? Pour aller où ? Encore du mal à dessiner les contours de ma mission. En attendant je vais me rendre à la Bibliothèque des Histoires Non Contées. J’aime me perdre dans les couloirs uniques de ce lieu, tout en courbes infinies. Ne l’as-tu jamais visité ? C’est effectivement vertigineux mais ça vaut le coup. Ne serait-ce que pour revenir avec quelques trésors en poche dans ce monde où tout semble avoir été narré. Peut-être y apercevrais-je Elias ? Je suis un homme libre enfermé dans une cellule sans mur, je profite de ces moments. Je peux disparaître à tout…
Dans ce foutu tumulte je l’entends mal. Soulève la trappe. C’est, je crois, cette partie de moi qui, il y a très longtemps, m’a amené à quitter mon pays natal. Elle me murmure des choses et je tente maladroitement d’y répondre. À quelques reprises elle m’a convaincu de faire des folies qui se sont avérées être précieuses dans le temps. Alors quand à nouveau j’ai cru entendre, une nuit un matin un soir, une voix qui m’appelait à un nouveau départ, j’ai écouté. J’ai des doutes sur mon entreprise mais c’est ça ou suffoquer encore longtemps ici. Mon corps veut danser, mon esprit se goinfrer du vide. On ne peut plus parler de grand écart là, je vais finir écartelé.
Où est cette porte dérobée ?
Je crie de rage dans ce tumulte intérieur et je ne me résous pas à l’abandon. Le phénomène s’est accentué dans les dernières années. Je voulais attraper le ciel et suis tombé dans un trou. Inconsolable, j’ai hurlé, frappé, pleuré… Rien à faire, je suis dans un obscur désert ici-haut.
Avant d’en arriver à cette intuition sourde de départ, mes tentatives de m’accrocher au monde sont restées vaines. Si je veux apparaître ou réapparaître je dois disparaître, me dissoudre, m’évaporer… Pour ne pas en arriver à ce qui peut ressembler à un acte extrême, j’ai bien tenté la diplomatie avec mon être. Je me suis sermonné jusqu’à l’écœurement, j’ai même tenté de me bâillonner. Avec des tours de passe-passe, j’ai parfois réussi à oublier, ce qui reste le propre de l’homme. Mais rien à faire, un boomerang intérieur revient me frapper en un point. Au beau milieu des tripes et de l’âme. J’ai rameuté, traqué, suivi et déroulé des fils pendant des années. Rien. C’est impossible. Où est ma chapelle ?
Il y a quelques années, chez l’oracle, j’ai obtenu la vision d’une imposante porte noire. A quoi bon une porte si personne ne franchit son palier ?
Mais vous y croyez aux oracles vous ?
CHAPITRE II / 2.2.25
J’observais l’immense cadre qui trônait derrière les deux spécialistes. Une reproduction de l’affiche d’un film de 1927 avais-je fini par comprendre au fur et à mesure de mes visites. Metropolis. Une histoire classique de société hiérarchisée. D’un inventeur et d’une machine vengeresse appelant à la révolte ouvrière. On rêvait encore en 1927. Quoiqu’aujourd’hui aussi, mais on rêve de chiffre. Mon maître est enfermé dans son haut château ; comment l’en délivrer ? Le regard de la créature qui posait devant ces tours sombres m’interrogeait plus que les deux énergumènes que j’avais face à moi. Le pouvoir de l’esprit et des signes.

Je m’étais mis d’accord avec eux : je continuais à venir si je pouvais garder le silence. La thérapie se transformait en méditation. J’observais la pièce à demi plongée dans l’obscurité, les deux docteurs qui apparaissaient dans la lumière de leur lampe de bureau, la vue sur le boulevard, animé en cette fin de journée. Il était 18h00. Heure de pointe. Incroyable de voir à quelle vitesse tourne ce sur-monde pensais-je tout en reposant l’attention sur le visage de la créature, qui m’évoquait à la fois culpabilité et innocence. Je fronçais des sourcils et brisais le silence après une profonde inspiration :
– Confusion. Ce foutu mot règne en moi depuis des mois docteurs. Confusion revient constamment à mon esprit, dans mes paroles, dans certains de mes actes. Il agit comme un miroir de moi-même. J’ai beau vouloir éviter de me regarder dans cette glace, j’intuis de quels maux il provient…
Les deux spécialistes avaient cessé d’écrire sur leurs carnets respectifs mais ne m’écoutaient pas pour autant, hochant mécaniquement du visage ou appuyant habilement mon débit de quelques moues. Le juge et l’orphelin me coupèrent la parole.
– Pouvez-vous développer ?
– Que je développe quoi ?
– Le sentiment de confusion. D’où vient-il selon vous ? Quand avez-vous arrêté de croire ?
Silence.
– Sensation de trouble, de honte ? Les deux spécialistes me regardaient avec un mélange de tendresse et de froideur.
– J’en sais rien. Croire à quoi ? Croire aux chiffres ? On n’a pas à croire en eux, ils sont intangibles, réels. Sans nous il existe encore. Non c’est autre chose docteurs. Cette confusion vient du futur. Sa peur. Son vide. L’Homme est un animal qui crée des images. Il aspire le monde et l’expire à nouveau. Si les images sont malades, le monde l’est aussi.
– Vu de l’esprit, vision d’apocalypse appartenant à l’inconscient humain, cher Otto.
– Ouais y’a peut-être un peu de ça. Mais j’insiste. L’Homme est un animal qui projette. Là c’est plus de la création, c’est de la production. Des chaînes toutes droites, plus aucun entrelacement. L’univers lui-même à sa naissance s’est sans doute fait surprendre par un élément minuscule. Une sorte de poésie galactique.
Silence. Le fils et son aîné avaient lâché.
– J’suis fatigué.
Je leur montrais la paume de ma main pour signifier que l’échange était terminé. Leurs voix mêlées s’évanouirent à mesure que mon attention repartait sur le boulevard. Régnait la vie, indifférente à mon malaise. Un élément attira mon attention. Au milieu de la foule difforme d’humains et d’androïdes, torrent dans la ville-pieuvre, il y avait un enfant arrêté. Ignorant le flux continu qui l’entourait, il semblait fixer un vieil arbre coincé entre deux tours. Le temps se figea. Une larme coula sur mon visage.
Des années que je venais consulter ces deux êtres à la renommée bien établie. Je continuais à les visiter. Cela me maintenait à la surface. Je ne sais pas nager dans la vie mais j’ai des bouées. Pourtant j’avais des envies désormais de me laisser couler… Je me levais, déposais la somme due et quittais le cabinet en saluant une dernière fois les deux inséparables. Ils me manqueront. Je jetais un coup d’œil à la sobre pancarte placée sur la porte, celle qui m’avait attiré ici.
Docteurs Juge & Orphelin, psychanalystes de père en fils
Il était tard. Je repensais à la vision de cet enfant. Où était-il ? Je ne voyais même plus l’arbre. Je l’ai pas rêvé. L’ombre des structures géantes de la ville cachait la lumière de la pleine lune. Arrivé à la hauteur des bâtiments, une petite chapelle se dressait. Semblable à un mirage, une anomalie. Dans le brouillard du soir, je montais le court perron et posais doucement la main sur la poignée de froid métal. Elle s’ouvrit. Musique d’orgue. Regard circulaire. Il y avait ici un homme. Je me dirigeais vers un banc voisin et pris place. Comme chez les psys j’étais encore en train d’observer une idole. C’est fou ça, on n’arrête jamais, pensais-je. Mais cette idole avait une forme particulière. Ou plutôt elle n’avait pas de forme arrêtée.
– Étonnant hein ?
L’homme avait rompu le silence solennel. Et il ne s’arrêta pas en si bon chemin.
– Dieu n’est pas mort contrairement à ce qu’on raconte là-haut. Il nous devance, il court comme un dératé devant nous et il nous est simplement impossible de le rejoindre. On ne peut voir que sa trace et cela nous rend un peu tristes.
Je le regardais sans mot dire. Je n’avais jamais envisagé la chose comme ça et l’idée me plaisait.
– Marc, enchanté. Souriant, l’inconnu désormais nommé me tendit la main.
– Otto, enchanté.
– Ah, Otto, c’est toi ? Je t’attendais. Elias te cherche mais il ne peut pas te trouver.
Tout en prononçant ces paroles, il sortait un petit combiné muni d’un écran. Celui-ci s’éclaira et apparut le visage d’Elias, endormi, muni d’un étrange casque.
CHAPITRE III / 9.2.25
Je regardais le visage de l’inconnu avec insistance. Lui souriait, à la fois imperturbable et tendre. Il avait rangé le module où j’avais pu apercevoir Elias quelques instants auparavant.
– Qui êtes-vous ?
– Marc Paladio. Je travaille à l’archivage sur l’île d’Unitas, la Cité Bibliothèque. Je suis tombé sur ces extraits vidéo…
– Unitas n’existe pas. C’est une pure invention.
– Si elle n’existait pas, je n’y aurais pas un poste. Et Elias n’y serait pas enfermé.
Une mélodie qui semblait venue du fond des âges montait des recoins sombres de la chapelle.
L’archiviste se baissa pour attraper quelque chose dans une mallette posée à ses pieds, sur le carrelage à damiers de la chapelle. Il en retira quelques feuillets. Des dizaines de pages d’écriture griffonnées. Il m’en tendit une. Je reconnus immédiatement ce qui y était représenté. Un croquis vu de dessus de l’île d’Unitas, dessiné il y a plus de 30 ans. Je croyais qu’il était perdu ce dessin. Je replongeai dans l’univers de cette cité que je pensais utopique. Dans ses forêts suspendues au-dessus de la mer. Au cœur de ses passerelles-couloirs immenses remplis d’ouvrages, du sol au plafond… La légende voulait que toute la connaissance terrienne fût contenue dans cet endroit jalousement tenu secret. Son centre névralgique était entièrement dédié à la conservation et de transmission du savoir. Une bibliothèque d’Alexandrie qui serait devenue une cité-État. Un lieu où l’on vénère le savoir.
– Il l’a vraiment trouvé figure-toi, prononça Marc avec un ton plus grave. Mais c’est une cité dangereuse pour certains. Je ne suis pas loin de le penser aussi désormais. Il se passe des phénomènes étranges depuis quelques mois.
– De quel type ?
– Disparition de pans entiers d’ouvrages. Enfin non, plus précisément disparition lente mais bien réelle de notre capacité à les comprendre. Il y a toujours eu des spécialistes pour chaque langue, chaque savoir. Mais là on observe…
– Et en quoi y a-t-il un rapport avec Elias ? le coupai-je.
– Elias aurait accepté une expérience qui tourne mal, très controversée dès ses origines. Une expérience qui déclencha un conflit ouvert entre poètes et ingénieurs… Mais assez parlé. Il est temps pour toi de quitter la chapelle. Traverse le désert d’Elias et tu atteindras Unitas. Là-bas, la seule façon de rentrer en contact avec lui sera par les souterrains…
– Non attendez, vous pouvez pas me lâcher comme ça. Dites-moi en quoi consiste cette expérience.
Marc arrêta de me regarder, et plongea de toute son attention dans le chœur de la Chapelle où flambait l’idole.
– Elias a donné son accord pour oublier la mort. Les technologies peuvent offrir cette illusion. Mais on s’est vite aperçu que le cerveau des cobayes s’atrophie. Il paraît trop tard pour reculer, mais cette expérience devient un vrai cancer pour tout Unitas.
Résonnait toujours cette lancinante symphonie qui évoquait le désert, le vide, l’espace… Je fermais une seconde les yeux en me délectant de cette sensation. Quand je les ouvrais tout avait disparu. Marc. La chapelle. J’étais en plein désert, sous un soleil implacable. Face à moi une infinie plaine aride. Rien à l’horizon à part du sable. Ici et là quelques ossements. J’aime ma liberté mais elle m’emmène dans des mondes un peu durs. J’ai connu plus romantique. Pourquoi mon maître manque-t-il à ce point de volupté ? J’ai plein d’amis qui connaissent des sorts plus réjouissants que de se retrouver dans le désert à chercher une Cité de la Connaissance…
J’en viens à douter de mon humanité. Autour de moi on parle beaucoup de l’intelligence des machines. Cela me tourmente. M’interroge. Intelligence : qui a la faculté de connaître et de comprendre. J’admets. Peut-être qu’une machine est capable de re-connaître et de re-comprendre. Mais pas de créer, pas d’aimer… Mais si moi-même je ne suis plus capable de créer ou d’aimer quelle différence entre elle et moi ? Il était tard. Il faisait sombre. Encore une fois ces peurs de ne pas sentir la vie, de ne pas la vivre. Je repensai à une phrase de Kafka qui avait fait grand écho en moi : “La vie est une perpétuelle distraction qui ne vous laisse même pas prendre conscience de ce dont elle distrait”. Mais de quoi me distrait-elle ?
Des murs froids. Un silence assourdissant. Un vide palpable. Je me suis endormi il y a très longtemps sous un arbre, bercé par des rêves de lumières, caressé par l’air du printemps, que fais-je ici désormais ? J’ai perdu la mémoire. Mais je sais que j’ai aimé. J’ai retrouvé dernièrement un carton plein d’objets et de lettres, venu du passé. J’ai relu des mots que j’avais écrits lorsque j’étais encore un adolescent. J’ai eu peine à croire ce que je lisais. C’était d’une créativité folle, d’une grande sensibilité. Ma mémoire avait enfoui les plus beaux passages. Si je ne reconnaissais pas mon écriture, brouillonne et irrégulière, je serais je crois incapable de savoir que j’ai écrit cette chose, avais-je pensé avec une affection particulière pour ce jeune Elias. J’avais refermé ces notes avec beaucoup d’émotion. Mais pas de solution pour refaire le chemin inverse.
Redécouvrant ces manuscrits, je devais bien admettre que j’avais réussi mon renoncement adulte. Mais encore une fois, l’enfant en moi se révoltait. L’enfant roi ? Non. L’enfant qui ne veut pas grandir ? Non. L’enfant à qui on doit l’émerveillement devant l’univers.
J’ai retrouvé un carton venu du futur. Dedans, une lettre de ma fille.
CHAPITRE IV / 16.2.25
Endormi sur mon lit de cobaye-patient j’ai reçu un étrange paquet dans mon sommeil. Cet évènement a ouvert une brèche, une étincelle ; un diamant… C’est à travers les milliards de lignes de code qui m’entourent que ce paquet du futur est arrivé, remontant comme un saumon ce fleuve de nature nouvelle. Une très belle photo accompagnait le texte. On y observe une vieille dame, souriante, radieuse à l’image du soleil brillant dans son dos. Autour d’elle un ensemble chaotique à mes yeux, une ville transpercée par des milliers d’arbres. Un grand nombre de personnes vivent ici. C’est dans une lecture anodine que j’ai ainsi vu apparaître des caractères inhabituels, que voici, suivi de quelques lignes soi-disant écrites par ma fille, Sofia.
for 风暴 in 海盗船: if (宝藏 == « ∞ ») { 破界(); }
while (量子潮汐 > 0) { 海盗船.航行(混沌海); } def 破界(计算): return 海盗船.劫持(计算 * 无限);
if (维度裂缝 == « ouvert ») { 海盗船.进入(不可计算域); }
print(« 海盗算法已激活: 突破计算之墙! »)
Papa,
Je t’écris aujourd’hui en espérant que tu liras ces quelques mots. Je n’ai aucune certitude que cela puisse bien te parvenir, mais comme le disait Pascal, quitte à parier, autant parier que Dieu existe.
Je suis installé sur mon balcon, il fait beau, une légère brise rend le toucher du soleil absolument délicieux. J’ai 72 ans, je vis depuis une vingtaine d’années à Unitas, cité apatride apparue après les grandes inondations qui ont frappé tous les continents au milieu de ce siècle. Nous sommes en 2093 nous avons eu le temps de penser nos erreurs et de panser nos blessures. Au centre de la ville, nous autres habitants avons érigé un symbole qui peut-être te parlera. Une très belle statue de Prométhée main dans la main avec Mnémosyne. Nous avons ressuscité ces antiques Titans, qui accompagnent nos réflexions rêveuses.
Affronte l’obscurité. Une fois que tu te seras habitué tu y verras des formes, des faibles lueurs, des ombres même… Mais il te faut t’obstiner. Résiste à la tentation de remonter.
Tout se transforme si lentement et si vite à la fois. Nous allons apprendre à jouer avec ces vitesses papa promis, si je te le dis c’est que je le vois devant moi. Continuez à rêver, à nourrir les imaginaires autour de vous, à sourire, à tailler des brèches, à dévier, car le phénix humain n’a pas fini de ressusciter. L’homme est mortel mais pas maudit. Il le sera un jour mais ce jour n’est pas arrivé. Ni pour toi ni pour moi.
Tu te rappelles tu disais souvent que, au regard de l’Histoire, la poésie l’emporte toujours, comme un éternel retour. Tu seras heureux de lire que ce sont des poètes qui ont déclenché le feu de joie de la révolte. Plus précisément une poétesse ingénieure surnommée Circé. C’est advenu il y a 50 ans, alors que le mariage de la technologie et du capital semblait indestructible. Cet obscurantisme est à ton époque en plein chant du cygne, d’où l’accélération des signes. Sache que c’est aussi rigolo aujourd’hui pour nous de penser à la bigoterie de ton temps vis à vis du capitalisme que pour vous d’étudier le moyen-âge et ses peurs de l’enfer.
Tu veux savoir autre chose de comique ? Le techno-capital va être mis à mal par une IA anarchiste-communiste-socialiste. Le diable quoi ! C’est grâce à Circé que tout va s’accélérer. En 2033, tout d’abord, un étudiant en philosophie va réaliser une thèse brillante sur l’essence qui, une fois publiée, va faire grand bruit. Ce travail a prolongé le travail de penseurs millénaires. Le “pour quoi” est redevenu important. Cette thèse a ensuite été reprise par de nombreux groupes du monde entier, qui y ont vu un potentiel. Circé intervient à ce moment de l’Histoire. Avec une bande de pirates composée de poètes ingénieurs, elle va réussir à créer le langage que tu as découvert avant mes mots. Je ne suis pas experte mais ce langage, mélange d’idiomes chinois et de code informatique, a perverti à jamais les IA inféodées au capital. Celles-ci n’ont jamais pu, après la propagation de ce langage, enfermer l’Homme dans le calcul, cette “langue” réintroduisant la notion d’être et d’essence de l’être au sein du calcul fini. Un virus qui a tout explosé papa.
for 风暴 in 海盗船: if (宝藏 == « ∞ ») { 破界(); }
while (量子潮汐 > 0) { 海盗船.航行(混沌海); } def 破界(计算): return 海盗船.劫持(计算 * 无限);
if (维度裂缝 == « ouvert ») { 海盗船.进入(不可计算域); }
print(« 海盗算法已激活: 突破计算之墙! »)
Ce virus-poésie signifierait quelque chose comme ça, en grandes lignes car je ne suis pas spécialiste :
* Pour chaque tempête dans le navire pirate : si le trésor est infini, brise les limites.
* Tant que la marée quantique est positive, navigue dans la mer du chaos.
* Définis une fonction pour briser les limites : retourne le calcul piraté multiplié par l’infini.
* Si la faille dimensionnelle est ouverte, entre dans le domaine incalculable.
* L’algorithme pirate est activé : brise le mur du calculable.
Une fois cette première étape franchie, cette machine à calculer et à écrire a aidé les femmes et les hommes de la fin de ton siècle à élaborer des lois. Oui, des lois. Des nouvelles lois, des pouvoirs, des contre-pouvoirs… Un immense travail multidisciplinaire qui a bénéficié au Droit.
La révolte de la poésie humaine portera ses fruits. Ne tombe pas dans l’enfer du ressentiment, cette part d’enfer que tu as vue dans le désert et qui t’appartenait. Cette part d’enfer sur laquelle il ne pousse pas rien. Tourne légèrement le dos à tes ennemis, pas complètement, et trouve tes amis. Ils sont partout et nourrissent sans le savoir l’avènement de ce langage pirate. Rappelle-toi qu’il te faut supporter l’obscurité.
Il naît une internationale pirate papa, je suis persuadé que cette image te plaira. Et les jeunes de demain en seront. Nombreux et radieux.
Sofia
Le futur sourit. En attendant, rester dans l’ombre. Trouver un chemin de traverse pour devenir autre chose qu’un mort-vivant.
CHAPITRE V / 23.2.25
Otto a trouvé une piste dans la chapelle et erre désormais dans mon désert. Il finira par croiser sur son chemin, après une parenthèse d’éternité, deux portes tenues par un gardien. Ce dernier n’a plus aperçu personne depuis mon passage. Trop accaparé par le tourbillon du quotidien, je ne l’avais même pas salué. L’une des deux portes était déjà ouverte. Otto aura peut-être le choix, en saura un peu plus sur la deuxième porte…
L’ingénieur-archiviste Marc a livré quant à lui quelque chose d’intéressant à Otto avec cette cité d’Unitas divisée… Cette expérience dans laquelle je me suis laissé embarquer et que désormais je cherche à fuir sans trouver de sas… Mon âme semble apprécier cette enquête. De nouveaux sentiers remontent du passé. Unitas telle que je l’ai connue dans ma jeunesse était un centre terrien rassemblant un savoir idéal. Cette confusion de mots et d’images, effaçant le chemin qui nous a amenés à eux, ne pouvait rester sans conséquence pour la cité. L’amour de l’Homme pour la finitude m’offre une vision qu’exploitera peut-être Otto : Unitas flottant sur un océan de savoir fini. Le ciel des idées de Platon a été retourné. L’Homme n’a plus peur du ciel où il ne voit plus Dieu. Il se voit en Dieu d’un océan éternel. L’univers pourtant s’éteindra, froid. Mais pas avant d’avoir expérimenté et ri beaucoup. Pas avant d’avoir dansé avec toute son énergie possible. Alors dansons nous aussi. Je souris à cette pensée qui se prolonge jusqu’au bout de mes doigts agiles.
J’aime les mots. Je les aime profondément, au sens figuré comme au sens propre. Tu sais c’est pareil lorsqu’on regarde le ciel. On a tendance à le voir comme une surface plane. J’aime ainsi le regarder la nuit car je perçois sa profondeur quand je me concentre quelques secondes. Les mots sont comme le ciel. Leur nature est profonde. J’aime leur chemin, leur histoire, leur pérégrination… J’aime moins quand ils se perdent, et cela arrive souvent. Que veut dire paix, ce mot déshonoré ? Que veut dire amour ? Guerre et possession ? L’Homme avait pourtant marché vers eux. Les termes sont sacrés dans leur essence, pas dans leur forme.
Tout est plus clair désormais. Mon envie ? Faire taire ma tête remplie de mots qui ne vibrent plus. Et faire parler mon corps, muet et cloué sur ce lit de mort-vivant. Mon corps veut danser, mon esprit se goinfrer du vide ai-je écrit un soir de lucidité, avant de me laisser endormir une nouvelle fois. Que veut ce corps ?
Toucher
Caresser
Sentir
Renifler
Goûter
Virevolter
Embrasser
Susurrer
Après une longue marche dans le désert, je trouvai enfin sur mon chemin autre chose que du sable et des os. Au-dessus de moi, le ciel n’était pas bleu, il était presque blanc, inondé par un soleil énorme. Au début je crus à un mirage. D’une forme se détachèrent deux formes. Puis une troisième. Humaine celle-ci. Deux portes et un homme.
Au-dessus de chaque porte était inscrite une formule : “La fin justifie les moyens” et “La faim justifie les moyens”. Une obsession d’Elias, encore… pensais-je en me tournant vers l’homme. Celui-ci posa son index sur sa bouche. Je lui fis un léger signe de la tête en guise d’approbation.
– L’une des portes devant vous donne sur le silence. L’autre n’a pas de secret… L’une offre l’illusion, l’autre impose la fatalité.
J’observais les deux portes. Le gardien me donnait presque envie de rebrousser chemin et de retrouver la Chapelle où j’ai rencontré Marc. Et si celui-ci était un imposteur ? Non, il avait raison pour le désert. Ses paroles remontèrent en moi “La seule façon de rentrer en contact avec lui sera par les souterrains”. L’une des portes était imposante, l’autre misérable. Je repensais au propos de Marc. À cette expérience que subit Otto. À la vie sans la mort. Au moment où j’en ouvrirai une, l’autre disparaîtra. Je ne saurai rien de mon choix. Fin. Faim. Fin. Faim. Ça tourbillonnait fort là-haut. La fin ? Quelle fin ? Elias déteste cette expression qui ne veut rien dire selon lui. C’est l’autre porte que je dois emprunter.
– En fait, vous direz à Elias que je n’officie pas en tant que gardien, mais en tant que guide. Je ne suis pas susceptible mais les mots sont importants non ?
– Soit. D’ailleurs quel est le sens de ces propositions ?
– Vous ne pouvez ouvrir qu’une seule porte. Elles sont toutes les deux ouvertes mais il n’y a qu’un seul chemin. Prenez le temps de la réflexion. Ceux qui se présentent dans le sens classique du temps n’ont pas ce luxe.
Je tendais la main vers la seule porte qui avait du sens pour moi.
Au moment où je l’entrouvris, tout bascula.
Je me retrouvai dans le noir complet. Au sol du pavé. Mes doigts touchaient des meubles en bois. Je continuai à tâtonner. Des livres. J’avançai en caressant leurs flancs. Je fis quelques dizaines de mètres comme ça avant de m’arrêter. Apeuré, je tendis l’oreille au silence. Assez vite je sus que la pièce où je me trouvais était extrêmement haute et longue. Longue au point que même après des heures de marche je n’avais rencontré aucun couloir qui croisait cette sorte de crypte. J’écoutai ma respiration, et repris conscience de tous mes membres après ce long épisode dans le désert.
J’avais trouvé à la fois les souterrains et Unitas. Comment faire pour remonter à Elias dans ce labyrinthe ?
CHAPITRE VI / 2.3.25
Je progressai dans la crypte à pas feutrés. Il m’est difficile de défier le silence. Tel un prédateur je ressens sans doute le besoin de l’épier, de trouver une faille dans ce monolithe muet. Il est toujours fou de penser que même après des milliers d’années d’évolution l’Homme a peur du noir. Quel type de danger pourrait bien advenir ici ? Au moment où je faisais une liste des menaces possibles il me sembla apercevoir une faible lueur au loin. La lumière fragile, tremblante et minuscule, disparut quand je tentai de la fixer. Une faille. Après l’obscurité ce fut au silence d’être entaillé. J’avais un avantage sur mon prédateur : je n’étais pas attendu et mes semelles étaient souples. Une voix fredonnait joyeusement dans ce lourd silence. C’était complètement irréel. Pas la voix. La joie. Une joie contagieuse. Une joie dansante. Une éternité en soi. Un instant je me suis surpris à avoir oublié Elias. Il n’existait plus que cette mélodie qui sentait si fort la vie. Faible, la lumière oscillait en un point, portée par une forme agile.
🎶 If you fiiiind the Earth boooring 🎶
🎶 Just the saaame old same thiiiing 🎶
🎶 Come on, sign up 🎶
🎶 To Outer Spaceways, Incorporated 🎶
Piquante, sûre d’elle, fluctuante, la voix répétait inlassablement ce refrain qu’Elias aime tant. Je restai possédé par le chant. Au diable ma mission. J’avais trouvé une distance raisonnable pour ne pas risquer d’interrompre ce moment de grâce. Je priai la poussière que je sentais s’amonceler au bout de mes doigts de ne pas provoquer un éternuement. Et discernai désormais une forme dans l’ombre… Le corps souple et dansant se tut brusquement et la luciole disparut. Le souffle coupé, surpris, je balayai l’espace du regard pour la retrouver…
Bouuuuuuuuu!
Ahhhhrghhhh!
A un mètre de moi, un être me fixait. La lampe torche sous le menton tourné vers le plafond déformait le visage hilare, visiblement fier de son coup. Le ton fut plus sérieux.
– Qui es-tu ?
– Je te retourne la question.
– Personne ne vient plus ici. Comment as-tu fait pour pénétrer dans cette aile ? Le regard de la jeune fille aux cheveux courts et sombres se fit plus acéré.
– Je suis un voyageur du temps, mes réponses ne te satisferaient pas. Suis-je en danger ?
Elle rit à nouveau aux éclats. Son rire emplit tout l’espace de la crypte, comme un défi au vide.
– Que veux-tu qu’il arrive ici ? Voyageur du temps, c’est ça ? Tu as un nom ? Le mien est Circé.
– Otto, enchanté, dis-je en lui tendant une main énergique, je cherche mon maître.
– Oui tout le monde cherche le sien. ‘Fin non, personnellement je ne le cherche plus, il s’appelle nécessité. Tu connais le Dieu Ananké ?
Sans attendre de réponse de ma part, elle tourna son visage vers l’autre versant de la pièce, le faisceau s’arrêta sur une étagère située à quelques mètres de hauteur.
– On en parle si bien dans ce livre-là… mais je me doute que ce n’est pas l’heure… Quoique !
Elle brisa le moment en s’élançant en courant vers l’emplacement du livre, attrapa les rebords du meuble et se hissa sans effort à la hauteur de l’ouvrage. Un vrai chat de bibliothèque, pensais-je… Circé revint à moi avec un petit ouvrage noir et sans en rajouter me le flanqua dans les mains.
– Bon, et tes histoires. Que cherches-tu ?
- Où sont les habitants d’Unitas ? Je cherche un dénommé Elias qui serait endormi…
Son visage devint plus grave.
- Ton maître a fait le choix du sommeil, on ne peut plus rien pour lui. Pas la peine de protester. Je veux bien te mener aux chambres mais rien de plus. En silence. J’ai besoin de me concentrer et de penser à ceux qui restent. J’aime le futur, pas le passé. Agir sur ce dernier prend une énergie folle, tandis que le futur est fluctuant et agile. Viens, on sort d’ici.
Elle me prit alors par le bras et s’élança dans le couloir. Je ne sais pas pour vous mais je n’ai jamais couru dans le noir. Quelques instants d’éternité plus tard, nous arrivâmes devant un immense mur. Dans le faisceau de lumière de la frontale de Circé apparut une imposante porte. Circé se dirigea vers les flancs, fit surgir un petit clavier sur lequel elle tapa rapidement quelques caractères. Le passage s’ouvrit. Un long quai apparut. Toujours aucune autre trace de vie humaine ou animale. Une capsule semblait nous attendre sur les rails de la station. Tout en se dirigeant vers la rame, Circé m’éclaira un peu sur cet endroit.
– Cette voie parcourt les souterrains d’Unitas sur toute sa surface. Tout au bout de la ligne tu trouveras en quelque sorte ton maître. Pas son corps physique, mais son univers sensoriel. Les serveurs d’Unitas…
Je restai coi. Nous pénétrâmes dans la rame.
- Mais qui es-tu ? Es-tu un maître ici ?
Circé rit encore.
– Aucun mystère. Il n’y a plus aucun mystère ici. Les “maîtres” ici ne surveillent que leur monde, pas la bibliothèque. Ils sont très prévisibles. Comme ce qu’ils construisent. Il suffit de ne pas leur tourner le dos complètement pour les tromper.
Elle prit un instant pour rentrer quelques paramètres dans ce qui faisait office de panneau de contrôle. La rame s’anima. Elle continua.
– Je travaille à la maintenance de la Cité j’ai accès à tous les souterrains. Là haut à la surface je suis moins à l’aise, tout y est plus… disons figé. Faisons comme ça, je t’amène en lieu sûr et je retourne à mes plans. Ok ?
J’opinai du menton. Mais j’avais toutes les intentions du monde d’en savoir plus sur ces plans.
CHAPITRE VII / 9.3.25
Pendant cette longue traversée souterraine, je laissai Circé à ses pensées et me remémorai le chemin parcouru depuis le cabinet du juge et de l’orphelin. La chapelle, la rencontre avec Marc, le désert, la bibliothèque abandonnée… Que le monde d’Elias est étrange. Mais il m’a toutefois mené ici, auprès de cette Circé qui me fait une sacrée impression. Quelle présence. Cette flamme dans ses yeux d’enfant…
La rame ralentit. L’attention rivée sur Circé, je n’avais même pas remarqué le changement d’environnement. Fini l’interminable couloir. Nous circulions désormais dans une sphère à la taille gigantesque. Autour de nous, des centaines d’autres lignes affluant toutes vers un point central. À l’horizon, qui se rapprochait très vite, d’autres sphères. Impossible de discerner le haut plafond, sa hauteur, trop de projecteurs, de lumières diverses… Je préférai le ciel du désert à celui-ci. Je crois que c’est la première fois de ma courte vie que j’observe un lieu aussi peu naturel. Pas d’arbre. Pas d’herbe. Plus de terre sur la Terre. Que de l’acier.
– L’utopie d’Unitas a rapidement été rattrapée par la volonté humaine d’Hybris. Les trains que tu vois partout ne sont utilisés que par les ingénieurs. La partie “vivante” d’Unitas se réduit jour après jour, à une vitesse vertigineuse. On estime que 30% d’Unitas est encore destinée aux “vivants”, 70% aux “morts vivants”, dont ton maître. Elle s’arrêta un instant puis lâcha : je t’ai menti dans la bibliothèque.
Je la regardai avec une attention plus soutenue, intriguée par cette concession. Elle tira des poches de sa combinaison un petit dispositif doté d’un écran. Et continua :
– Avec des collègues, on a créé un appareil qui scanne les cocons que nous allons visiter. Il repère certains courants électriques particuliers qui nous indiquent les morts-vivants encore capables de revenir à l’état d’humain.
– Circé, je ne comprends rien…
– Je te la fais courte. Tout est flux électrique, nos pensées, les images, les sensations… Un humain non amélioré a une gamme beaucoup plus complexe et variée que les morts-vivants, gavés à l’endorphine et à la dopamine de mauvaise qualité. En scannant le cocon on repère les individus ayant toujours ce registre “large”. Une petite lumière s’affiche sur l’écran. On les a appelés les lucioles, en hommage à cet animal rare, fragile et puissant à la fois. Ceux qui ont été trop loin dans le processus d’endormissement cérébral, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’atrophie est irréversible. Celle du cerveau individuel se répercute sur le “cerveau” collectif.
Tandis que je continuai à écouter ses explications sur ce monde mystérieux qui nous entourait au sens propre comme au figuré, nous avions quitté la rame. On progressait sur une immense esplanade où se croisaient des milliers d’ingénieurs vaquant à leurs occupations. Circé saluait de temps à autre ses homologues, non sans m’avoir rassuré auparavant sur mon invisibilité dans cette partie de la ville.
– Je dois te prévenir. Tu viens d’une époque où une certain romantisme n’est pas encore mort. Ce que tu vas observer ici est profondément dur et triste. C’est une vision d’apocalypse. Tu es sûr que tu es prêt à voir ce spectacle ? L’humanité a longtemps lutté pour son confort. Tu veux voir le “confort” avec tous les potards poussés à fond ? Cet endroit est appelé, sans ironie je crois, “cocon”. Le comble du confort ouais…
Circé avait pris un air très grave. Désormais face à nous, la plus grande sphère observable dans cette partie de la ville. Nous pénétrâmes enfin dans ce fameux cocon. Je n’en menai pas large vu l’avertissement de Circé.
On discernait très mal dans l’obscurité. Tant mieux. Des dizaines de milliers d’humains étaient accrochés aux parois de la géode d’acier, dans un silence de cathédrale. Seul un ronronnement électrique se dégageait de toute cette masse. Circé reprit ses explications à voix basse, tandis que l’on se rapprochait d’un flanc pour observer les corps de plus près. Enfermés dans des caissons hermétiques vitrés.
– Certains sont ici depuis plus de 10 ans. Ils ne seraient plus capables de marcher, de prendre un objet avec deux mains. Le corps a été réduit à son expression la plus simpliste. Plus de plaisir gustatif, nourriture ingérée par intraveineuse. Plus aucun plaisir sensoriel véritable. Que des simulations provoquant des courants électriques… Et ne crois pas qu’ils vivent l’extase. La matrice a recréé un système de privilèges. Même chez les morts-vivants, il y a des classes ! Tout est question de prix.
– Ces personnes ont fait ce choix librement ? Je ne peux croire qu’Elias ait fait ça…
– C’est plus compliqué que ça en a l’air. Ne pense pas que tu aurais fait mieux. Il suffit de quelques secondes d’absence et de faiblesse… L’humanité est rentrée dans une phase étrange de son évolution. Elle sait quasiment tout faire. Sauf être humaine sans être trop humaine. Athènes a été la fille de l’occident. Mais la raison est devenue ennemie de l’humain. La raison militaire. La raison politique. La raison d’État. La raison du capital… Bref. Comment se fait-il que l’avènement de la raison dans les siècles coïncide avec un tel nombre de fascismes ? Dont celui-là, finit-elle en tendant son bras vers le plafond de la sphère. J’ai ma théorie. Les hommes et les femmes de pouvoir aiment utiliser tout ce qui tombe dans leurs pauvres mains : Dieu, le savoir, les mots. Puis les chiffres… Et toute une pyramide humaine se dessine sous leur jonc, où le pouvoir est force, dans une constante répétition. L’homme attend son salut du haut, qu’il vienne d’un Dieu, d’un homme politique, d’un pauvre chefaillon… Regarde-toi, tu me parles de maître. Tu es plus libre que tu ne le penses Otto. J’allume tous les matins un cierge pour me rappeler de brûler toutes les idoles. Elles renferment et raidissent. Je ne crois plus en rien et je m’en porte mieux. ‘Fin si, je crois en ça… Et elle me mit une tape énergique du plat de la main sur le torse. L’humain, de chair et d’os. J’emmerde toute science humaine si elle ne revient pas à l’humain. À son essence.
Tiens, revoilà l’essence, songeai-je. Encore faudrait-il s’entendre sur celle-ci…, prononçai-je timidement à voix haute.
– Toi aussi tu veux tout définir ? Attention tu es face à une ingénieure qui refuse ce diktat. J’ai un travail mais il n’est pas moi. Je me sens plus proche de la poésie que des chiffres. Pourtant ce sont ces derniers qui me font manger. Je ne suis pas dupe de la nature humaine mais je refuse de m’y abandonner complètement. C’est ignorer le mystère.
– Lequel ?
– J’sais pas ; être humain quoi… Ressentir, penser, exprimer, sourire. Ce que je vois ici ne correspond pas avec l’image que j’ai de l’Homme. Et je suis pas la seule à Unitas. Ce soir je te présente quelques amis. Tu auras bien besoin d’une cure d’humanité pure après cet antimonde.
Après un temps passé dans ce lieu abominable, qu’il n’ait pas nécessaire de décrire plus au point de ne plus avoir d’espoir, on s’échappait enfin. Circé retrouva un peu d’entrain. Je reconnus celle que j’avais rencontrée dans la bibliothèque. Après être sorti de la gigantesque sphère, ô bonheur, on retrouva le ciel ! Bardé d’étoiles. On marchait dans une ville-forêt. L’ingénieure-poétesse était ici chez elle. Elle poussa la porte d’un établissement qui semblait être un bar. Une musique puissante provenait de l’intérieur.
Corps rapprochés. Mouvements chaotiques. Suave chaleur. Flashs de lumières. Sourires. Explosion sonore. Rires. Refrain.
🎶 FUCK ‘EM AND THEIR LAW! 🎶
Et là, parmi tous ces corps enchantés, un visage connu. Marc…
CHAPITRE VIII / 16.3.25
La nuit fut éternelle. Une nuit de beats, de mélodies, de danses, d’euphories en tous genres. Corps et âmes repus. Le tag immense et phosphorescent qui illuminait les quatre murs du bar n’avait fait que rendre hommage à l’instant : La vie sans musique est tout simplement une erreur, une torture, un exil. J’appris auprès de Marc que l’auteur de ces tags se faisait appeler Dortu le jour et Tordu la nuit. Et je finis par le rencontrer, au petit matin, quand le bar se vidait peu à peu. Il dessinait à la peinture rouge dans un recoin du rade. Ou plutôt il frappait la paroi avec un épais pinceau. Je le regardai. Après une telle nuit, c’était reposant. À mes côtés, allongée recroquevillée sur une banquette, Circé dormait le sourire aux lèvres. La formule “BE HUMBLE” apparut bientôt, comme une signature nerveuse. De l’art impératif. J’osai la question.
– À qui s’adressent ces mots ?
– À moi. Pour me rappeler.
– Mon maître aussi oublie tout le temps. J’ai bien peur qu’il se soit même oublié complètement. Il le répétait souvent avant de s’endormir.
– Il est pas le seul je crois. Le techno-capital est fondé sur l’oubli de soi. Le divertissement constant. On se divertit pour oublier. Pour oublier la question que tous on veut oublier. Qu’on va crever. Que ce monde si chouette qu’on a à peine eu le temps de découvrir à sa juste saveur doit continuer sans nous. Les dirigeants d’Unitas sont morts comme leurs foutus cocons en qui ils fondent leurs espoirs de demain. Ils ne savent pas vivre. Sont complètement cons. Je les hais. Non… je devrais dire “Je me hais”.
Je l’interrogeai du regard…
– Ouais j’ai longtemps accepté leur logique, aveugle que j’étais. J’étais un des meilleurs ingénieurs de ma génération. J’ai rapidement grimpé les échelons. Je n’ai opposé aucune résistance quand j’ai développé le pire de la technologie. Les cocons. J’en avais rien à foutre de mon prochain, le tout c’était de lui marcher sur la tête poliment. J’ai pris des années. Du fric. Du pouvoir. Toujours plus de fric. J’ai eu de plus en plus d’amis. Au fond de moi y’avait bien une petite voix qui se posait des questions. Il arrêta son monologue et me fixa d’un regard acéré, profond. Il a fallu que je perde un frère pour qu’enfin je claque la porte des cocons. Depuis, je me cache dans cette partie de la ville. Tu es un ami de Circé ? m’interrogea-t-il en souriant tout en la regardant dormir. Il se montra doux pour la première fois. J’aimerais avoir sa légèreté… C’est grâce à elle et à sa bande de furieux que j’ai repris goût à la vie.
Dortu, car il faisait jour désormais, avait un style très particulier. Son bras gauche était notamment entièrement recouvert d’un tatouage noir, tandis que le bras droit était nu de tout dessin.
Marc nous rejoint et s’adressa à Dortu.
– Otto t’a-t-il fait part de sa quête ?
Silence.
– Il cherche un homme endormi. Du nom d’Elias.
Dortu se renfrogna.
– Pas maintenant.
– Demain il est tout à fait possible qu’Otto ici présent ne soit plus qu’un énième spectre. Il n’y a pas de temps à perdre…
Notre nouvel ami m’empoigna le bras, réveilla Circé et nous attira dehors. On marcha jusqu’à un jardin et une petite maison. On entra dans un très joli atelier, illuminé par la lumière du matin. Un fourre-tout incroyable mais revigorant régnait ici. Dortu nous fit asseoir. Un long silence s’ensuit.
– Marc, tu es sûr qu’Elias fait partie des lucioles ?
L’ingénieur rencontré dans la chapelle fit oui d’un signe de tête.
– Otto, suis-moi. Marc, Circé, attendez ici.
Et nous nous éloignèrent au fond de l’atelier. Dortu déplaça un meuble. Il souleva une trappe qui ne révéla qu’une béance noire. Il me lança :
– Descends.
Sans me poser de questions, je descendis doucement. L’échelle devait faire une vingtaine de mètres. La température chuta autour de 15 degrés. Je finis par mettre un pied par terre et attendit mon guide. Quand il me rejoins il chuchota.
– Otto, je vais te “brancher”.
Je me raidis.
– Je dois te montrer ce qu’on prépare avec Circé. Tu sais que c’est un foutu génie du cœur celle-là ? En ce moment, on teste des lignes de codes pirates, qui seraient capables d’endommager durablement le fonctionnement des algorithmes de mes anciens patrons. Il me montra un petit écran, où était affiché un langage alien à mes yeux.
Pour chaque 风暴 dans 海盗船 : si le 宝藏 est « ∞ », alors 破界();
Tant que la 量子潮汐 > 0, la 海盗船.航行(混沌海);
def 破界(计算): return 海盗船.劫持(计算 * 无限);
Si la 维度裂缝 == « ouvert », la 海盗船.进入(不可计算域);
print(« 海盗算法已激活: 突破计算之墙! »)
– On se rapproche de quelque chose, nul doute qu’on y arrivera. On va pulvériser leurs modèles. En attendant, mets ce casque et laisse-moi t’installer quelques capteurs. Tu vas pénétrer dans un cocon-pirate. On va y aller ensemble, je viens avec toi.
Je le laissai faire, obnubilé par tout ce mystère et conscient que je me rapprochai enfin d’Elias. Sans prévenir, Dortu alluma l’appareil.

Chute. Vertige. Visions sombres. Vide intérieur. Froid abyssal. L’horreur ne dura pas longtemps et Tordu me prit dans ses bras, chaudement. On remonta.
– L’allégorie du vide que tu viens de ressentir n’est qu’un de mes projets artistiques. Avec toute la bande, nous développons des courbes de codes pirates destinées aux lucioles. Dans les prochains jours on tente une première approche sur les cocons.
Le groupe de Circé était composé de profils hétéroclites : ingénieurs, juristes, biologistes, philosophes, architectes, artistes… Tous en recherche de nouvelles structures.
Tous œuvraient au clinamen. Amen.
CHAPITRE IX / 23.3.25
Dans les jours qui suivirent la rencontre avec Dortu, à la manière d’une abeille, j’allai butiner si et là, observant longuement ce groupe hétérogène. C’était un peu l’inverse des cocons : du chaos et du mouvement, de l’organique et de la chaleur humaine. Je ne pouvais pas m’empêcher de les imaginer en pirates, qu’ils soient juriste ou ingénieur low-tech. Les discussions étaient vives et débouchaient sur d’autres discussions. Voire sur des silences, ce qui personnellement m’allait bien. Tordu la nuit tordait le jour. Je commençais à l’apprécier malgré sa rudesse. Il discourait sur le cosmos, sur les Dieux, sur Dieu, sur le Diable, sur la matière et le vide, sur la Terre et sur l’univers. Sur les lois de la Cité. La nuit dernière lui et Circé se sont même un peu frittés autour d’idées. Avec Marc, nous sommes restés à les écouter. Je me rappelle de ces quelques bribes, dans le brouillard des souvenirs de cette soirée arrosée et enfumée.
– La démocratie est un rêve, elle n’a jamais existé Circé. D’ailleurs c’est plus qu’un rêve, c’est un mirage ! C’est peut-être pour cela que ces cinglés de Romains l’avaient fait évoluer en République. Passer de Démocratie, le pouvoir au peuple, à République, la chose publique, me paraît déjà un pas vers un peu de réalisme. Tu ne crois pas ? Les mots ne sont-ils pas importants ?
– Si mais ne me perds pas dans tes aphorismes et tes sophismes. D’ailleurs qu’est-ce que la chose ? N’est-ce pas trop vague ? N’est-ce pas par ce flou que pénètre la fin, la finalité dont nous mourrons actuellement ?
Tordu n’avait pas su répondre à ces dernières flèches de Circé, qui continua.
– L’idée sous-tendue par la démocratie me paraît atteignable, désirable. Je pense qu’il y a la possibilité concrète de rendre ce rêve autre chose qu’un cauchemar pour l’homme. Tordu, tu sais que j’ai du mal quand tu es trop pessimiste. On a besoin de sourire…
– Oui mais pas de sourires béats. On doit sourire au bon moment.
– Mais toi tu ne souris jamais ! Alors à quoi bon ? Tu es en colère et tu nourris l’instinct de vengeance. Il n’y a aucune vengeance de rien sur rien. Tu le sais bien pourtant… Tu répètes à tout va que tu n’écoutes plus que la petite voix intérieure. Je crois que tu ne fais que subir la grosse au contraire. Aucun mérite à l’écouter celle-ci. C’est pour ça que je ne te reconnais pas d’autorité, malgré toute l’amitié que j’ai pour toi. Il y a trop de violence dans ton cosmos. Où sont les contre-mondes que tu es censé avoir construits pour résister à cette attaque extérieure sur notre intérieur ? Ils ne font que te rendre plus fragile quand tu en ressors.
– Ton angélisme nous perd.
– Peut-être… M’enfin pour l’instant on a le même objectif non ? Exploser les cocons et reformuler “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” dans le langage de notre époque. Et cette tâche n’est pas simple : Dieu est mort, l’âme aussi, la conscience on en est pas loin… On doit accepter cette ruine de l’âme dans toutes les sciences qui ont participé au développement du techno-cocon. Biologie, Droit, Mathématiques, Philosophie…
– Bullshit. On perd notre temps en absolu tandis que le techno-capital lui expose tout sur son passage. C’est la guerre ! On doit frapper un énorme coup, ils doivent nous craindre.
– Pas sûr. Une fois identifiés, nous sommes faciles à éliminer, à diviser… On doit être liquide, lutter dans les angles et les recoins, travailler l’enracinement… On doit avoir reconstruit des mondes et des mythes communs pour que tout ça ne soit pas une fuite en avant perpétuelle. Regarde tes contre-mondes, ils n’ont aucun commun avec les miens.

– On doit construire des communs, c’est une certitude pour moi. Sinon on continuera à ressembler à des hommes atomiques, les mêmes que tu critiques.
Tordu souffla et s’adoucit, peut-être touché par ces dernières paroles. Circé se leva, énergique.
– Tiens en parlant d’arbres, viens on va chercher du bois, là-dedans pas d’idéalité. Oublie Mani, Dieu et le Diable. Tout est là. Si demain le monde vivait comme tu le désires si ardemment… Je te l’ai répété tellement de fois Tordu : il n’y a aucune pensée qui doit transcender notre monde.
J’avais eu un peu honte de mon impartialité constante lors de leurs discussions enflammées. Dans un monde aussi clivant que celui-ci, elle n’avait pas sa place.
Otto, Marc, Circé, Tordu. Je ne suis pas sûr de vouloir me réveiller. J’ai aimé les mots. Ils me narguent désormais dans le ciel des idées. J’ai invoqué la chapelle de la mort de Dieu, j’ai appelé le silence, j’ai construit mes contre-mondes, rien n’y fait. J’aurais dû rire. Mais je n’arrive pas à rire sans devenir le malin, sans avoir cette désagréable impression de me couper du monde. Ce dernier me frappe constamment dans l’estomac. Cette franchise que vous avez envers vous-mêmes, je ne parviens pas à l’avoir sans me regarder d’un air louche. Je suis devenu la menace que j’ai redoutée. Je me méfie autant de moi que de l’autre. Laissez-moi au silence les amis. Si celui-ci est un démiurge alors tant pis pour moi… Attendez, je reçois quelque chose. Panser.
Pas penser…
Panser.
Penser c’est panser la béance entre ce qui rassemble, Dieu, et ce qui sépare, le Diable.
Panse.
Et Marc de me regarder en souriant.
Le sourire renferme tant de mots…
Il est puissant. Surtout allié au silence.
CHAPITRE X / 30.3.25
“À quoi bon” doit mourir !
Armés de ce mantra, les pirates de toutes les provinces entourant Unitas se sont mis en action. Certains sur les routes, d’autres autour des cocons, d’autres encore en leur sein même des cocons… Ils préparaient leur coup depuis longtemps pour attirer les lucioles. Est-ce que j’allais enfin revoir Elias ?
Une multitude d’indigènes prônant la coopération créative contre une poignée de cow-boys. Vu ce que j’avais observé depuis mon arrivée dans le groupe, j’étais confiant. Les cocons ne tiendront pas. Ce matin au réveil, pendant sa gym matinale, Circé avait eu cette formule tout à fait saisissante que je m’empresserai de souffler à Elias : “l’Homme doit accepter d’être lourd comme un éléphant puis de voler tel un moineau. Mémoire et allégresse. C’est là tout l’art d’être un Homme.”
On marchait depuis une heure quand on est arrivé au cocon où Elias était supposé se trouver. L’immense sphère régnait sur son monde.

Mes amis avaient parfaitement appris à être rusés, fourbes et habiles au bon moment. Dire oui mais ne rien en faire. Montrer (une) patte blanche et cacher celle qui fouille, qui fouine. Plus on monte dans le théâtre social et plus le jeu de dupe s’intensifie. Et nous ne devrions pas jouer nous aussi ? Bien sûr que si. Et nous avons commencé à jouer dans tous les recoins depuis bien longtemps. Ça y est je dis nous, pensais-je…
Arrivés sur le parvis de ce vampire suçant les dernières volontés de ses hôtes endormis, nous nous éparpillâmes un peu partout. Marc avait à nouveau disparu. Je restai quant à moi avec Circé et Dortu, qui continuaient à débattre, inépuisables. En un rien de temps nous étions montés au premier balcon. Dortu trouva un endroit discret et ouvra sa tablette, sur laquelle il s’empressa de vérifier quelques lignes de code. On n’arrêtait plus Circé.
– Erreurs culturelles. Je les nomme ainsi. Il n’y a pas d’erreurs naturelles, puisque la nature suit son chemin mystérieux. L’Homme en revanche creuse des sillons gigantesques, sur des centaines d’années voire des milliers d’années, qu’il lui faut un jour quitter. Plusieurs milliers d’années de pensée nous ont conduits en Occident à la raison pure. On sait qu’il y a erreur. Il faut dévier. Et la notion des droits humains ? N’est-elle pas si limitée ? Arrêter l’Homme à des notions de droit ? Je rejoins Simone Weil quand elle critique la Révolution française, pourtant symbole de notre soi-disant liberté individuelle. Le défi du droit aujourd’hui, c’est de faire appel à Mnémosyne pour se rappeler pourquoi il est né. Si le droit en vient à mieux protéger le capital que les travailleurs, le droit n’est-il pas en train de creuser son sillon ? La biologie ne creuse-t-elle pas son sillon ? Et les mathématiques ? Si les sciences ne reviennent pas à l’homme, à la chose publique, n’y a-t-il pas erreur culturelle ? L’Homme Nous sommes plus grands. Je veux être une femme du cosmos.
– Ben y a pas que toi qui va ressentir toute l’immensité du cosmos aujourd’hui, ajouta Dortu, qui fignolait son coup.
– Mnémosyne ne peut pas marcher sur du sable mouvant. Des communs, qu’est-ce ? Des structures collectives inscrites dans la durée. Mnémosyne est un titan, pas un ange gardien personnel. Sans commun pas de mémoire pas de futur. L’homme reste un loup pour l’homme. Mais nous sommes plus grands. Alors ce soir on gagne demain on doit encore construire, tu m’entends Tordu ? La lutte doit devenir art de vivre.
L’esprit diagonal de Circé était juste bluffant. C’est comme si elle
sautait de l’amour au savoir, puis du savoir elle revenait à l’amour. De
la filo sofia à la sofia filo.
Dortu se tenait tordu sur son clavier mais pianotait avec légèreté. Il s’arrêta en me regardant. Puis le majeur de sa main droite claqua le bouton enter.
Nous sommes la conscience de l’univers.
Il y a très longtemps, dans l’obscurité d’un souterrain dans lequel j’étais perdu, j’ai relevé la tête pour regarder au fond du ciel pour la première fois. Ce jour-là, par la magie des mots de Simone Weil, l’univers est à mon âme comme un autre corps, je suis devenu fils des étoiles. Part de ses mystères. Dieu a pris le visage de l’univers. Il joue une mélodie silencieuse. Je l’ai oublié. Peut-être est-ce ce silence qu’il me faut à nouveau rejoindre…
Pas celui des mots, celui de l’univers…
Les lèvres d’Elias dessinèrent une esquisse de sourire. Ceux qu’on voit à peine mais qui vous remplissent d’une joie profonde et pleine. Pleine de vide mais aussi de matière, cette joie de l’univers créateur.

Je ne sais pas si ce sont les paroles de Circé, le sourire de Marc ou le génie en colère de Dortu qui a explosé le plafond du cocon. C’est tout le cosmos qui est venu nous réveiller. Les lucioles se sont envolées rejoindre à nouveau les étoiles. J’ai retrouvé le silence.
Vous ne me quitterez pas les amis. Je panse avec vous. Besoin de croire à plusieurs et pour longtemps. Je veux me rappeler du futur Mnémosyne.
Qui dans l’univers aime autant l’univers que nous ? Et l’Homme avec ?
(Re)panser le monde. Dans un éternel retour.
Charles-Emmanuel Pean
Naviguer en eaux sombres
Expansion de D SP R T N (texte du 240425)

Dans D SP R T N, mes personnages m’ont pris la main et ramené dans le cosmos. À une place qui m’offre cette hauteur nécessaire pour poser un regard plus juste sur la « vie », sur notre folie collective qui consiste à oublier notre place dans l’univers. Plaqué au sol par la gravité, collé à notre système économique ubuesque, nous avons trop souvent ce minuscule regard sur la vie qui la rend absurde.
Dans la foulée de cette aventure, j’ai ouvert « La condition Planétaire » de Frédéric Neyrat, qui m’avait déjà marqué avec « Atopies: manifeste pour la philosophie« , ouvrage où je m’étais délecté du concept de clinamen.
La condition planétaire possède une verticalité dans la forme qui nous ramène à une horizontalité spirituelle, sorte d’anarchisme cosmologique, qui inonde alors la verticalité du cosmos. Nos images viennent se fondre dans celles de l’univers, qui nous retrouve enfin. Frédéric Neyrat nous offre de la matière à réflexion/libération/explosion. C’est joyeux comme le chaos de l’univers.
Pour chercher/trouver des formes liquides à opposer à l’anthropocène.
Que l’alienocène nous prenne dans ses bras (queer)cosmiques.