D SP R T N
CHAPITRE I / 26.1.25
Des mois, voire des années que je le réclame. C’est l’heure. Je ne sais pas où je vais mais j’y vais. Descendre dans les souterrains du monde le plus discrètement possible. Car à force de repousser ce départ je me sens mourir. Trop d’images. Trop de mots. Accélération extérieure et désintégration intérieure. Il me faut opposer une force d’esquive.
C’est en me remettant un vieil album de Prodigy que j’ai eu un flash. 25 ans que j’ai découvert Jilted Generation et c’est seulement maintenant que je reçois le message ; il en a fallu du temps… Il m’a suffit cette fois d’écouter la première minute. Je dois rejoindre la zone souterraine.
Il y a tellement de bruit dehors que je ne parviens presque plus à entendre les voix intérieures. Celles qui ont toujours raison mais qu’on fait taire si souvent. Elles ont besoin de moi. Je sais bien avoir besoin d’elles aussi. Un jour j’espère les enlacer comme j’ai pu embrasser le monde. Y penser m’offre une seconde de cette éternité. En attendant, se tourner légèrement de biais, ne pas prendre le vent plein face. Se protéger discrètement du démiurge, sous peine de le nourrir. La dernière fois que je les ai entendues, elles me soufflaient de rejoindre cette zone où est permis le silence.
J’ai perdu la trace de ce lieu depuis longtemps mais je le retrouverai, j’y suis déjà allé. Une éternité s’est écoulée. Depuis j’ai marché vers l’amour et suis tombé dans la haine. J’ai cru m’approcher du pardon, je baigne dans une obscure rancune. L’idéalité en moi est devenue reine d’un royaume en feu. Suis-je à moi-même comme Néron à Rome ? Une infime partie qui échappe pour l’instant aux flammes réclame quelque chose que je ne parviens pas à déchiffrer complètement. Deux mots tournoient dans le ciel de mes idées : confusion et disparition.
L’aigle doit devenir poisson. L’aigle doit quitter les hauteurs légères pour plonger dans le ciel terrestre.
Elias tapotait frénétiquement depuis des heures sur son clavier. Il semblerait que les mots que vous lisez soient apparus pour la première fois sur ses manuscrits. Je m’appelle Otto et je suis enfermé dans un étrange monde, que vous qualifieriez de limbes. Je suis moi-même à demi endormi. Il est encore trop tôt. Plus Elias écrit, plus je suis à même de remplir ma mission. J’ai reçu une première missive il y a quelques années mais le contact a ensuite été coupé. Le message était plus ou moins celui-ci, car ma mémoire est faible : Dieu est mort deux fois. Une fois sur terre et aujourd’hui dans le ciel. Si au commencement était le verbe, au commencement du verbe était le silence. De nombreuses questions viennent à moi en regardant Elias s’agiter. Que désire-t-il trouver à l’abri de la lumière ? Où lui proposer ce chemin de traverse ? Pour aller où ? Encore du mal à dessiner les contours de ma mission. En attendant je vais me rendre à la Bibliothèque des Histoires Non Contées. J’aime me perdre dans les couloirs uniques de ce lieu, tout en courbes infinies. Ne l’as-tu jamais visité ? C’est effectivement vertigineux mais ça vaut le coup. Ne serait-ce que pour revenir avec quelques trésors en poche dans ce monde où tout semble avoir été narré. Peut-être y apercevrais-je Elias ? Je suis un homme libre enfermé dans une cellule sans mur, je profite de ces moments. Je peux disparaître à tout…
Dans ce foutu tumulte je l’entends mal. Soulève la trappe. C’est, je crois, cette partie de moi qui, il y a très longtemps, m’a amené à quitter mon pays natal. Elle me murmure des choses et je tente maladroitement d’y répondre. À quelques reprises elle m’a convaincu de faire des folies qui se sont avérées être précieuses dans le temps. Alors quand à nouveau j’ai cru entendre, une nuit un matin un soir, une voix qui m’appelait à un nouveau départ, j’ai écouté. J’ai des doutes sur mon entreprise mais c’est ça ou suffoquer encore longtemps ici. Mon corps veut danser, mon esprit se goinfrer du vide. On ne peut plus parler de grand écart là, je vais finir écartelé.
Où est cette porte dérobée ?
Je crie de rage dans ce tumulte intérieur et je ne me résous pas à l’abandon. Le phénomène s’est accentué dans les dernières années. Je voulais attraper le ciel et suis tombé dans un trou. Inconsolable, j’ai hurlé, frappé, pleuré… Rien à faire, je suis dans un obscur désert ici-haut.
Avant d’en arriver à cette intuition sourde de départ, mes tentatives de m’accrocher au monde sont restées vaines. Si je veux apparaître ou réapparaître je dois disparaître, me dissoudre, m’évaporer… Pour ne pas en arriver à ce qui peut ressembler à un acte extrême, j’ai bien tenté la diplomatie avec mon être. Je me suis sermonné jusqu’à l’écœurement, j’ai même tenté de me bâillonner. Avec des tours de passe-passe, j’ai parfois réussi à oublier, ce qui reste le propre de l’homme. Mais rien à faire, un boomerang intérieur revient me frapper en un point. Au beau milieu des tripes et de l’âme. J’ai rameuté, traqué, suivi et déroulé des fils pendant des années. Rien. C’est impossible. Où est ma chapelle ?
Il y a quelques années, chez l’oracle, j’ai obtenu la vision d’une imposante porte noire. A quoi bon une porte si personne ne franchit son palier ?
Mais vous y croyez aux oracles vous ?
CHAPITRE II / 2.2.25
Entre guerre et paix
Entre survie et poésie
Entre brutalité et douceur
Entre ici et là-bas
Entre rires et larmes
Entre l’art et le cochon
Entre les bandits et le pape
Entre nihilisme et dogmatisme
Entre tout ça je suis
Charles-Emmanuel Pean
Expansion de D SP R T N (texte du 240425)

Dans D SP R T N, mes personnages m’ont pris la main et ramené dans le cosmos. À une place qui m’offre cette hauteur nécessaire pour poser un regard plus juste sur la « vie », sur notre folie collective qui consiste à oublier notre place dans l’univers. Plaqué au sol par la gravité, collé à notre système économique ubuesque, nous avons trop souvent ce minuscule regard sur la vie qui la rend absurde.
Dans la foulée de cette aventure, j’ai ouvert « La condition Planétaire » de Frédéric Neyrat, qui m’avait déjà marqué avec « Atopies: manifeste pour la philosophie« , ouvrage où je m’étais délecté du concept de clinamen.
La condition planétaire possède une verticalité dans la forme qui nous ramène à une horizontalité spirituelle, sorte d’anarchisme cosmologique, qui inonde alors la verticalité du cosmos. Nos images viennent se fondre dans celles de l’univers, qui nous retrouve enfin. Frédéric Neyrat nous offre de la matière à réflexion/libération/explosion. C’est joyeux comme le chaos de l’univers.
Pour chercher/trouver des formes liquides à opposer à l’anthropocène.
Que l’alienocène nous prenne dans ses bras (queer)cosmiques.