74 jours plus tard

Confiné à domicile comme tout un chacun, tenir ce journal m’est apparu comme un geste salvateur. Mes pensées tournaient en boucle autour d’un mantra : « se rappeler« . Mais de quoi? Cette réponse sera-t-elle facilitée par l’écriture? Y a-t-il un sens collectif à cela? N’est-ce qu’un exercice personnel pour garder le nord, pour ne pas devenir fou dans ce monde arrêté, suspendu? Je ne sais pas. La seule chose que je sais, c’est que je veux me rappeler de quelque chose d’important.

Dimanche 23 février

Tout a commencé ce soir-là. Demain matin, je dois prendre le train direction Milan puis l’avion pour Paris, pour y suivre une formation de deux jours. Mais depuis ce dimanche, la grande ville du Nord de l’Italie est touchée par une épidémie violente, qui a fait parler d’elle en Chine début 2020. On parle d’une sorte de grippe. Sans vraiment y croire, j’envoie un message aux organisateurs de la formation pour leur demander conseil quant à mon départ. Beatrice n’est pas calme, divisée entre son désir de me protéger et la conscience de ne pas vouloir paniquer. Vers 23h00, je reçois deux messages, tous les deux rassurants. Personne ne semble encore inquiet. Je m’endors avec la certitude de mon départ. La vérité c’est que j’aimerais à ce moment là écouter la petite voix en moi qui me dit: « ne pars pas et reste auprès de Beatrice ». Dans la journée, j’avais pris de belles photos de lumières sur la plage. Sur la deuxième était parfaitement symbolisée, à mes yeux, toute la dualité de notre monde.

Lundi 24 février

6h00 du matin. Le réveil sonne, tout s’accélère. Je fais mes derniers préparatifs, bois mon café du matin et vérifie mes papiers d’identité. Tout est prêt. Nous partons vers la gare. Un peu inquiets tous les deux. Je m’efforce d’être positif et de dire à ma chérie que je vais être prudent. La maman de Beatrice m’a donné un masque. 7h20, le train vers Milan quitte la gare d’Ancone, moi à son bord… Bea me fait signe de la main sur le quai, elle me regarde comme à son habitude avec ses grands yeux d’amour. Son image s’éloigne, le train quitte le quai. Un peu apeuré quand même, je cherche une zone peu densément occupée. Je me mets à travailler, observant avec méfiance les comportements autour de moi. Un voisin qui renifle et c’est la psychose. Puis, à une heure de Milan, je reçois un message de la formatrice qui me demande si je viens d’une zone à risque. C’est le signe que j’attendais bêtement. Ni une ni deux, je descends à la station suivante pour faire demi-tour. Je suis à Modène. Il fait beau. Je décide de ne pas reprendre le train et d’aller trouver une terrasse ensoleillée. La peur ne change pas mes habitudes. La vérité c’est que plus que la peur c’est le sens de responsabilité qui m’a fait sortir du train. Je n’ai pas peur pour moi, j’ai peur pour Beatrice, j’ai peur pour les gens que je vais rencontrer. A midi, après un café en terrasse, je reprends le train direction Ancone et Falconara. Je ne dis rien à Beatrice. A 16h, je suis à la maison et frappe à la porte. Je feins d’être un technicien venu pour le gaz mais Beatrice ne mord pas à l’hameçon. Ou plutôt les temps ne sont pas à la blague. Pourquoi suis-je revenu? Que se passe-t-il?

Jeudi 27 février

Aujourd’hui, nous rejoignons Rome pour rendre visite à Alan et Marine, en séjour dans la capitale italienne pour une semaine. Nous avons décidé de prendre la voiture avec Beatrice pour éviter les contacts humains, bien qu’il nous sera difficile de maintenir cet effort pendant ces 3 jours. L’après-midi, à 15h00, je rends visite à ma psychothérapeute Gilberta, avec qui je parle de mes sujets habituels. Prison du passé, prison de ma pensée, prison de mes illusions. J’en ressors revigoré, comme à chaque fois. La leçon cette fois m’invite à me souvenir des montagnes traversées, des épreuves surmontées… Me rendre hommage. Salvateur. Après la session, je pars déambuler dans le parc de la Villa Pamphili, que j’aime tant. Je me ressource auprès des arbres. Je repars enchanté. J’ai capturé ma plus belle photo de l’année.

Vendredi 28 février

Nous avons rendez-vous avec Alan et Marine à 11h30 à l’isola Tiberina, un de mes endroits fétiches à Rome. Sur le dernier pont qui nous mène à nos amis, nous croisons avec Beatrice deux dames, dont une éternue avec force juste devant nous. Nous rions pour ne pas nous inquiéter. Cet éternuement, je l’ai capté avec ma caméra, que j’avais décidé d’emmener et d’allumer à ce moment-là. Quelques mètres plus loin, nous retrouvons nos deux amis, avec qui nous passons une bel après-midi. Ils sont beaux tous les deux.

Nous déambulons dans la ville, au nord de la zone Trastevere. Il fait doux à Rome, c’est toujours appréciable à cette période de l’année. Nous garderons notamment le souvenir de ce midi passé ensemble autour d’un tramezzino, spécialité romaine. Le mien, au poulet et au fromage frais, était succulent.

Le soir avant de nous quitter, nous découvrons Rome vu du haut, au sommet d’une des 7 collines, devant une magnifique fontaine. Rome l’éternelle. Enchantement des sens.

Samedi 29 février

Passée cette agréable journée entre amis, comme une parenthèse rêvée, nous retrouvons notre monde à deux. Promenade au marché de la place San Giovanni di Dio dans le quartier de Monteverde. La foule est habituelle, la peur n’a pas encore pris. Nous oublions l’actualité. Et profitons des couleurs et de la frénésie de ce poétique marché. Dans l’après-midi, nous reprenons la route vers Ancone. 3 heures plus tard, nous sommes à la maison. Encore loin de se douter de la prochaine déformation du temps.

Mardi 3 mars

Aujourd’hui, reprise d’un projet qui me tient à coeur. Ou plutôt devrais-je écrire qui nous tient à coeur. Depuis plusieurs mois, de manière trop irrégulière à mon goût, je rends visite à Marco, l’homme qui tient la plus vieille quincaillerie de Falconara. L’annonce de la prochaine fermeture de son magasin m’a placé devant moi-même. Je me devais d’immortaliser le moment avec ma caméra. Depuis, dans la boutique, j’ai rencontré Marco. Un autre Marco, acteur et réalisateur de son état. Falconarese. Lui aussi a eu la même envie profonde que moi. Nous échangeons régulièrement sur le sujet. Je suis tracassé par le sens à donner à tout cela. Pourquoi ce témoignage? En quoi est-il important? Qu’a-t-on envie de montrer, de signifier? Autant de réponse que je n’ai pas. Mon ami Marco me répète que le sens viendra à un moment. Je sais qu’il a raison. J’ai peine à me faire confiance, coincé entre mon ambition illusoire et mon nihilisme.

Vendredi 6 mars

Preuve que nous nous sentons encore protégés du risque, je vais rejoindre mon ami Marco Mondaini à la quincaillerie de Marco, chez lequel nous tournons des images. Après près d’un siècle d’existence, ce magasin va fermer. Il nous est inconcevable encore à ce moment-là de sacrifier notre travail à notre peur. Nous capturons de belles tranches de vie, comme à chaque visite.

Samedi 7 mars

Aujourd’hui, c’est jour de sortie! Le virus ne nous atteindra pas dans la nature. Tout excité, je file chercher à Ancone mon ami Luigi. Je passe le chercher à 10h00. A 11h00, nous arrivons sur le parking du Valadier, situé à quelques centaines de mètres après l’entrée des grottes de Frassassi, parmi les plus grandes d’Europe. Nous sommes finalement 8 à avoir bravé la possibilité de pluie… et le virus. Personne ne l’évoque, et tout cela le plus naturellement du monde.

Juste envie de s’adonner à notre activité favorite, l’escalade. Dans le cadre magnifique du Temple du Valadier, pendant quelques heures, il n’y a que nous et la roche. Je suis heureux sans y penser. Sur le chemin du retour, avec Luigi, nous parlons beaucoup. De nos familles, de nos amours… Nous nous étonnons toujours de nos points communs.

Dimanche 8 mars

D’aujourd’hui restera cette belle marche dans une réserve naturelle située à quelques kilomètres de la maison. Il est encore consenti de bouger. Notre conscience nous amène à faire des choix prudents. Nous évitons la ville, pourtant elle manque à Beatrice. « Zucchero a Velo » notamment, un petit restaurant vegan super sympa où nous allons régulièrement et où nous enchantent les talents de la cuisinière en chef. En attendant, nous profitons de la nature et de son calme. Nous croisons peu de personnes et prenons soin de rester à distance. Quelle situation, à peine croyable. Nous nous rassurons à tour de rôle.

Mardi 10 mars

Cela fait maintenant 2 semaines que tout a commencé. Sans le savoir, lorsque je prends la voiture ce mardi à midi pour aller courir le long de la mer plus haut sur la côte, nous sommes à quelques heures d’être invités à rester dans nos villes et villages. Un nouveau décret gouvernemental est tombé. Plus aucune sortie n’est autorisée. Le temps se fige. Courir m’a fait du bien. J’ai croisé très peu de gens. L’après-midi, je tente de reprendre le fil de mon travail, bien conscient qu’il serait anormal, quasi immoral, de faire comme si de rien était. Alors j’avance doucement, sur des sujets de fond et en longueur. En accueillant ce qui arrive et en me rendant disponible, plus en douceur encore qu’à l’habitude. C’est la moindre des choses. Notre présent paraît tellement dérisoire.

Mercredi 11 mars

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Beatrice. J’ai décidé de mettre entre parenthèses mon travail le temps d’une journée. Une belle journée, même si il est dur de souhaiter « Bon anniversaire » à un être cher dans ce contexte. Envie furieuse de remplacer le mot bon par un autre, plus adapté. Sur le moment, je ne l’ai pas trouvé. Nous marquons l’évènement à midi avec un gâteau glacé acheté le matin même au supermarché. Sans la maman de Beatrice, isolée chez elle et qui aurait tellement aimé fêter l’anniversaire de sa fille autour d’un bon plats de fruits de mer. J’ai enfin trouvé le mot. Précieux. Précieux anniversaire.

Nous profitons du soleil pour aller marcher un peu sur la plage. C’est pesant et léger à la fois. L’impression de vivre un mauvais rêve. On se rattrapera c’est promis. Tout le monde le dit. Même papa que nous réussissons à joindre avant le dîner. Le temps de pousser en vidéoconférence la chansonnette à Bea comme si de rien était : « happy birthday to you…». Le soir arrive, c’était une douce et belle journée, une parenthèse dans la parenthèse.

Jeudi 12 mars

A l’opposé de la journée de la veille, je me réveille avec la profonde envie de me mettre à l’ouvrage. Ce n’est plus de l’envie, c’est un devoir vis-à-vis de moi. Je reprends le fil des dossiers endormis et tente de laisser une place aussi à l’écriture. Qu’il est dur de penser. Les repères ont brutalement changé si l’on veut bien l’admettre, et les temps présents nous obligent à un regard de côté. Cette période remets quelque chose en doute mais quoi? Je ne peux m’empêcher de me dire de rester vigilant et ouverts aux intuitions à venir. Intuiton, intention, attention.

Vendredi 13 mars

J’ai commencé à rédiger aujourd’hui vendredi 13 mars ce journal, remontant frénétiquement dans mes souvenirs depuis ce fameux dimanche 23 février. Pour permettre à ma pensée de s’oxygéner un peu. Pour faire sortir des mots. Les confronter au réel. Combien de temps tout cela va-t-il durer? Souvent, je pense à mes grands-parents et je frissonne. Si tout cela durait… J’ai écouté dans l’après-midi une conférence donnée par une professeure de philosophie de Bordeaux. Il est question de néo-libéralisme, d’adaptabilité à notre monde… Tout cela fait écho à la réalité et à mes lectures du moment. Le soir à table, les silences sont parfois longs. Je tente de réaliser ce que nous traversons, et ce n’est pas simple.

Samedi 14 mars

Aujourd’hui, j’ai le cerveau en ébullition. La conférence écoutée la veille se reflète dans ma lecture matinale d’Ainsi parlait Zarathoustra, que je dévore lentement depuis des mois. Le philosophe allemand Nietzsche évoque dans le chapitre du jour la nécessité pour l’homme de créer son propre dieu maintenant qu’il a tué Dieu. Quelle magie, quel génie. Dieu est une abstraction mais nous avons besoin de cette abstraction pour donner un sens, pour répondre à notre humanité. Sans elle, quel sens donner à nos vies? L’homme est un animal croyant. Il lui est vital de construire un sens. J’en suis intimement persuadé depuis longtemps: l’homme croie même lorsqu’il nie croire. Albert Camus l’a mis en lumière dans le Mythe de Sisyphe : la vie de l’Homme est absurde mais nos vies ne le sont pas. Accepter que nous sommes un animal croyant nous force à interroger nos vies, nos façons de vivre. Accepter de construire un sens. Commun, personnel. C’est ce qui me frappe depuis plusieurs jours: il ne reste que l’essentiel. Le bien des nôtres. Le sens jaillit. Il ne nous reste qu’à écouter la plus petite des voix en nous. La plus petite mais la plus puissante des voix.

Dimanche 15 mars

Lever 9h00 ce matin pour une raison précise. A 10h00 pétantes, nous
avons rendez-vous tous ensemble en visioconférence. Charlotte, Anne, Maman et Papa. Ils me manquent. 2000 kilomètres et une frontière nous séparent. J’ai peur pour eux plus que pour nous, surtout le soir. Tout le monde va bien, nous prenons tous des nouvelles. Nous sommes heureux de nous voir, de nous entendre. Ma soeur est enceinte de 4 mois… Tout va bien mais elle ressent de la fatigue. Demain, elle ne se rendra pas au lycée pour la réunion d’enseignants. Elle désire rester chez elle. Elle se demande aussi si elle doit aller voter: nous lui répondons à l’unisson non, finissant de la convaincre. Ne pas prendre de risque. Limiter les déplacements. Nous nous promettons de nous rappeler la semaine prochaine. Cela m’a fait du bien de voir le visages des miens. Je passe le reste de ma journée et écrire. A 21h00 le soir, je m’arrache de mon travail. Depuis quelques jours, je ressens le profond besoin d’écrire. Je resterai marqué aujourd’hui par la vision de ce petit monsieur marchant sur la plage avec sa canne et son masque.

Lundi 16 mars

Aujourd’hui, j’ai envoyé l’adresse de mon journal à la famille. Un acte irréfléchi de ma part. Mais que j’ai décidé de faire sciemment. Par ailleurs, je relis une citation d’Albert Camus qui prend encore plus d’épaisseur aujourd’hui : « L’homme se retrouve dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme: la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ». Depuis hier, un mot tourne dans mon esprit troublé : partage, échange, connexion. C’est dans ce moment où nous sommes privés de contact avec l’extérieur que je prends toute la mesure de la chance que l’on a de sentir. Sentir l’autre lorsqu’on l’étreint. Comme vous me manquez tous. Comme j’aimerais vous étreindre tous une minute. C’est dans le vide qu’est née la matière. Il y a quelque chose qui renaît en nous. Il y a tellement de visage et d’âmes dans mon coeur. Parfois, j’ai l’impression qu’il va exploser. J’ai lu ce midi un article écrit par mon ami Wenceslas, « Athènes, l’abandonnée solidaire« . Un très joli papier qui évoque la solidarité apparue au moment de la crise grecque.

J’ai appelé Wenceslas dans l’après-midi. Pendant 1h30, nous avons ri, parlé des nôtres, évoqué la situation avec notre petite hauteur. Nous sommes peu de choses parfois. A 18h00, je retrouve Beatrice en larmes. Elle vient d’avoir des nouvelles de sa grand-mère en maison de repos. Elle a peur, il y aurait des malades là-bas… Je peine à trouver les mots pour la relever. Nous aimerions être plus forts, faire plus. Nous appellerons désormais quotidiennement la Nonna.

Mardi 17 mars

Les nerfs lâchent aujourd’hui. Après les premières heures de la journée, je me retrouve comme un fauve en cage. Je tourne sur moi-même. Le soleil et le balcon ne peuvent plus rien pour moi. Impossible de me calmer. Impossible de rationaliser. Impossible de me concentrer. Pour la première fois depuis le 23 février, je craque. Je le sens. Je tente de lire pour prendre un peu de repos mais je suis incapable de comprendre ce que je lis. Mon esprit part dans tous les sens. J’écoute à nouveau le message de ma grand-mère reçu il y a 7 jours. Cela me réconforte quelques secondes. Beatrice sort à 16h00 chercher les courses, masque et gants de rigueur. Lorsqu’elle revient, nous nous fâchons très fort. Je suis insupportable et malgré sa patience, Beatrice est à bout également. Je dois me reposer. Toute cette situation pèse sur nous. Journée frustrante. En fin de journée, l’énergie de la colère baissant, je retrouve un semblant de calme. Nous allons ensemble récupérer une caisse de provisions que nous ont préparé les extraordinaires salariés d’un supermarché voisin. Promis quand ça sera fini, nous leur offrirons à tous quelque chose. Sans eux, la situation serait inimaginable. Leur dévouement et leur gentillesse émeuvent Beatrice à chaque fois que nous faisons appel à eux. Nous passons apporter les courses à la maman de Bea, qui reste à distance, sous les ordres clairs et fermes de sa fille « mamma, sta lontana! » (« maman, reste loin!« ). Que ce soit du balcon et dans les rues, la présence des policiers est accrue aujourd’hui. Sur la plage, ils sont intervenus dans l’après-midi pour faire rentrer chez eux un groupe de jeunes adolescents qui jouaient au football, trop innocemment.

Vous y croyez vous à tout ça? Demain, j’appelle maman.

Mercredi 18 mars

Nous entendons souvent que le football est une religion. Marx a écrit: « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions ». Sans mon opium depuis plus de 15 jours, je mesure le vide, où plutôt l’espace qu’il prend en moi! Le soir avant de dormir, fini la tournée des médias foot sur le portable. Je regarde le monde différemment. Ou plutôt lui me fait face et je ne peux détourner le regard!

Dans l’après-midi, après quelques heures de travail, j’ai longuement parlé avec mon Tonton Antoine, en confinement à Paris avec Tata Jacqueline depuis hier. Ils ont décidé de rester de Paris et de suivre ainsi les recommandations. La société de mon oncle fonctionne désormais au ralenti, et tous les salariés sont en télé-travail. J’ai eu maman au téléphone en fin de journée, inquiète pour ses parents. Demain, j’appelle mémé.

Jeudi 19 mars

Le balcon est ma nouvelle maison. Encore plus qu’à l’accoutumée. Je passe mes journées sur mon ordinateur, au portable, ultra-connecté. Encore plus qu’à l’accoutumée. Le sport me manque, les amis aussi. Les fleurs de la maison se portent bien. J’ai eu pépé et mémé au téléphone. Eux sont heureux de pouvoir profiter du jardin avec la présence du soleil. Je ressens de la lassitude et une certaine résignation depuis 3 jours. J’efface toutes les tâches de la journée de vendredi. Journée lecture, je veux décrocher de mon téléphone et de l’attente qu’il accentue.

25 jours déjà que tout a commencé ici…

Vendredi 20 mars

Lever du mauvais pied. Mauvaise chimie intérieure. Comme il y a deux jours, je ne parviens pas à lire correctement, mon esprit fuit continuellement. Le temps paraît s’être arrêté. Je suis résigné. Trop d’infos, trop d’idées et de paramètres à vouloir rentrer dans ma pauvre cervelle, qui crie à la rescousse. J’évite les nouvelles, surtout celles venues de France. Le miroir médiatique est douloureux: trop de dissensions, de querelles, de guerres de clocher… J’en reviens à la chimie. Je vais m’atteler à mon alchimie intérieure, la seule sur laquelle j’ai prise. Et j’ai l’intuition que ça commence par un lâcher prise. Moi, mon corps, maintenant, ici. Lâcher prise. Il est temps de méditer. Un bon gros lâcher prise.

Samedi 21 mars

Il est des visages qui font souffrir. D’autres qui font sourire. L’image du visage d’Alejandro Jodorowski m’apaise. Il est tellement beau, souriant, fort, éternel… A mes yeux, il est source de vie.

Je l’ai découvert par le cinéma, avec Santa Sangre (1989), j’aurais pu le découvrir par la Bande Dessinée, lui le scénariste de l’Incal notamment, dessinée par Moebius. Il a fait parler de lui l’année dernière avec « Psychomagie, un art pour guérir« , un documentaire. Il est le créateur de cette discipline de guérison par l’art. Troublant, comme chacun de ses films, le documentaire est plein d’humanité. Je pleure souvent de joie lorsque je vois une oeuvre de Jodorowski.

Krishnamurti le penseur a dit : « On a beaucoup d’images, celles que les gens vous ont appliquées, mais aussi celles que l’on a fabriqué soi-même ». Le monde est ainsi projeté par notre cerveau et n’est pour nous qu’une image, celle que l’on s’en fait. Quand les images que nous projetons sont malades, le monde est malade.

J’ai commencé à dérouler le fil de cette pensée vendredi soir. Saturé d’informations toxiques, j’ouvrais le dernier interview en date de Jodorowski. Entre parenthèse, je me remercie de croire en mes intuitions de manière régulière. Je suis rarement déçu. L’auteur chilien veut guérir le monde et « unir le passé le présent et le futur » selon ses propres termes.

Cette phrase est selon moi aussi une des définitions de l’art. L’art, comme la spiritualité, est une ligne d’éternité. Une ligne qui nous relie à notre passé, nous place devant nos responsabilités dans le présent et devant le futur. Une façon également de rendre hommage à la vie, celle que l’on ne peut pas expliquer.

Je continue ma pérégrination.

En déroulant le fil Jodorowski, je tombe sur une phrase d’un inconnu à mes yeux: « Ce qui supporte la lumière doit supporter la brulure ». Cette magnifique phrase a été prononcée par Viktor Emil Frankl.

Neurologue et psychiatre, ce dernier est né à Vienne en Autriche en 1902. Contemporain de Freud, il a longtemps été son disciple avant de s’en démarquer. Il manquait quelque chose à l’analyse de son mentor. Pour Viktor Emil Frankl, inventeur de la Logothérapie, les névroses ne sont pas seulement d’ordre physique ou psychique, mais proviennent également d’un manque d’élaboration du sens donné à la vie.

Plonger dans le savoir pour mieux remonter à la surface. Un éternel retour.

Dimanche 22 mars

28 jours plus tard. En référence au film apocalyptique du même nom. En bon superstitieux, je craignais ce jour…

Une réflexion à laquelle je me livre depuis peu : nous partageons tous les mêmes peurs, les mêmes espoirs. Ce qui semble nous éloigner parfois n’est finalement qu’une différence de tempo et de formes quant à leurs expressions. Et aussi une question de chances offertes à l’individu par la vie et des capacités que cela nous donne face à elle. Je me sens très chanceux.

Lundi 23 mars

Tentative compliquée de reprendre le fil du travail… Un effort qui a été efficace 2 heures et qui s’est avéré très compliqué passé midi. Le fort vent qui s’est levé depuis dimanche sur notre région joue avec mes nerfs, déjà fragiles. Le bilan des morts monte dans notre région, un hôpital de fortune devrait être construit au port d’Ancone. Dans ma tête aussi c’est la tempête. S’accrocher aux branches. L’énergie du matin me permet d’être optimiste et fort sur mes appuis. L’après-midi, un grain de sable dans la machine à penser et tout est beaucoup plus compliqué.

Mardi 24 mars

Sale nuit. Crise d’égo dès le réveil qui en fait le sujet de recherche du jour. « Le pouvoir du moment présent« , best-seller écrit en 1997 par Eckart Tolle va me pourvoir en mots.

Des mots attirent mon attention : « Rappelez-vous qu’une émotion est une réaction du corps à votre mental. Quel message le corps reçoit-il continuellement de l’égo, ce moi faux et artificiel? Danger, je suis menacé. Et quelle émotion générée par ce message continuel? La peur, bien entendu.
La peur semble avoir bien des causes : une perte, un échec, une blessure… Mais en définitive, toute peur revient à la peur qu’a l’égo de la mort, de l’anéantissement. (…) Par exemple, même une chose apparemment aussi insignifiante et « normale » que le fait d’avoir raison et de vouloir donner tort à l’autre – en défendant la position mentale à laquelle vous vous êtes identifié – est due à la peur de la mort
« .

Retour à l’égo du matin. Moi qui aime tant avoir raison…

Mercredi 25 mars

Depuis le début de la crise, j’évite, autant que faire se peut, de passer trop de temps sur les informations qui tournent, tourbillonnent même, autour de nous. Trop d’incompréhensions, trop de colères, trop de dissensions, trop de sentiments de vengeance… Je suis incapable de le gérer. Le peu d’informations qui m’atteint suffit largement à me déstabiliser, à me laisser sans ressource. « Nous sommes peu de chose » est une expression que j’ai souvent entendu. Plus que la comprendre, désormais je la vis…

L’écrivain canadien Pierre Monette a écrit : « Nous sommes peu de chose, mais ce peu est tout ce que nous sommes ; nous ne serons jamais rien de plus, rien d’autre : de la matière qui respire. Nous passons comme un souffle, nous ne sommes que ce souffle. Vivre, c’est faire en sorte que la matière ne perde pas tout à fait son temps à être ce que nous sommes ».

Jeudi 26 mars

Nous sommes tous inspiration.

Il y a quelques jours, mon ami Marco Mondaini, acteur et réalisateur de son état, me conseillait dans cette période si étrange de m’occuper des tâches que je repousse en temps « normal ». Un bon conseil que beaucoup d’entre nous suivons.

Alors ce jeudi, j’ai écris à Andreï Junior Tarkovski, fils du réalisateur russe Andreï Tarkovski, pour lui transmettre ma première nouvelle, « Le visiteur et la forêt magique« . En janvier dernier, à Florence, je l’avais rencontré et promis de lui envoyer ce texte. J’ai hésité évidemment, soupesant encore ma légitimité à écrire. « Quelle importance finalement? » me disais-je souvent.

Puis le 23 février dernier est arrivé. Et encore plus aujourd’hui qu’auparavant, chaque once d’énergie et de vie autour de nous est importante. Nous sommes tous inspiration.

Vendredi 27 mars

Voilure basse aujourd’hui. La mission de ravitaillement prévue nous a pris une grosse partie de la matinée. Première salve réceptionnée à domicile. Je descends par l’escalier, équipé. Les « soldats » du supermarché sont égaux à eux-mêmes, d’une grandeur énorme depuis le début. Nous pensons forts à eux. Je sors ensuite chercher les fruits et légumes en voiture. La batterie toussote. Quelques minutes plus tard, les courses sont dans le coffre. Direction le balcon pour elles. Bea désinfecte un à un chaque produit. C’est long, trop long pour une seule session. Demain, le soleil devrait être de retour, je m’occuperai de la deuxième phase en profitant j’espère du fameux touché du soleil. La vie pratique me fait du bien, moi qui pourtant la néglige souvent. Je suis dans l’instant sans faire de projection. Regarder au loin me remplie de pensées trop complexes. A chaque jour suffit sa peine. Et celle d’aujourd’hui me suffit.

Samedi 28 mars

Le soleil est revenu nous rendre visite. Ça fait du bien. Après quelques lectures épicuriennes et le nettoyage des aliments ce matin, j’appelle Pépé et Mémé. « Ah Charles-Emmanuel c’est toi… J’allais t’appeler cet après-midi« . Du haut de leur colline en Mayenne, mes deux grands-parents maternelles vont bien, leurs voix rassurent. Pour eux aussi le soleil est revenu, ils vont pouvoir s’occuper de leur jardin. Denise me promet que lorsque « tout sera fini, on se retrouvera et on partagera un bon repas tous ensemble« . Et m’offre, à moi son premier petit-fils, en recherche éternelle de sens, une phrase que je m’empresse de noter dans mon cahier :

« Quand on a été éprouvé, on comprend mieux« …

Au moment où j’écris ces mots dans ce journal, je me remémore une citation du philosophe italien Umberto Galimberti que j’ai lu hier: « Et si philo-sophie ne voulait pas dire amour de la sagesse mais sagesse de l’amour?« .

Ma grand-mère m’a offert la réponse aujourd’hui.

Dimanche 29 mars

Toutes les histoires ont un début.

Mon histoire avec la méditation commence par le livre de David Lynch « Mon histoire vraie« , dans laquelle le réalisateur américain raconte son rapport avec la discipline et en quoi elle l’a aidé dans sa vie personnelle et professionnelle.

J’ai eu besoin de le relire 3 fois pour m’ouvrir à la pratique.

Depuis 2 ans, je pratique la pleine conscience le plus souvent possible. Cela a renforcé mes ressources.

Quand je médite, j’aide mon corps à être au présent. Les allers et retours constants entre passé et futur, naturels pour notre mental, sont ainsi régulièrement « freinés » par la méditation. Ce dimanche, j’ai médité une heure. Dans ces temps où nous sommes privés de marche, pratique dont les qualités se rapprochent de la méditation, ces parenthèses sont autant de respirations profondes.

Merci David.

Lundi 30 mars

Cette nuit a été courte. Réveillé à 5h30, je décide de me lever et de profiter du calme matinal pour m’offrir un lever de soleil. Il est prévu pour 6h49. J’ai le temps de prendre mon café et de lire un peu avant de méditer.

Dire oui en inspirant, relâcher en expirant. Sourire au miracle d’être présent. Remercier mon corps d’être fidèle et opérant.

Et là, voilà que le soleil apparaît au loin et fait briller la mer de toute sa lumière. Le spectacle pendant 30 minutes est constant et éblouissant.

J’ai conscience d’avoir de la chance. Je ressors de ce moment énergisé.

J’ai conscience d’avoir de la chance. Je reçois l’attention de nombreux amis et la famille est très soudée. Cela permet de passer les jours avec réconfort, malgré la peur et l’incertitude.

Le seule certitude, c’est maintenant.

Mardi 31 mars

Une journée très étrange.

Il règne un profond silence à Falconara. Je n’entends pas les voisins. Seule une télévision allumée au 4ème étage se fait entendre. Impossible de savoir si quelqu’un la regarde. Même les oiseaux qui faisaient fête hier autour de la maison se sont tût, s’accordant sur le voile gris et froid du ciel. Mon téléphone aussi est silencieux. Comme si cette dernière journée du mois faisait le deuil de mars, placé sous le signe de ce virus.

J’accepte cette sensation. Le football m’a appris que lors des temps faibles, il fallait resserrer la défense, faire le dos rond et patienter. L’espoir va et vient, comme la résignation. Je lâche du lest au fil que je tiens, l’important c’est de l’avoir en main.

Je vais lire. Pas de philosophie aujourd’hui je n’en ai pas la force, pas l’envie.

Je vais rejoindre « L’île habitée » des frères Strougatski.

Mercredi 1er avril

Trou noir.

Jeudi 2 avril

Depuis plusieurs jours, je suis moins prolixe en écriture.

Après un premier temps d’incompréhension face à cette situation d’épidémie mondiale est venu un temps d’action, comme pour résister.

Puis est venue la résignation, suivie encore d’une réaction, presque un sursaut. Difficile d’accepter ce chaos qui bouge tous les repères que nous avons toujours connu.

Tous les repères mais pas les phares dans la tempête : famille, amis et les choses qui font profondément sens.

Une fois que le calme reviendra sur la mer, il s’agira de naviguer avec discernement. Soit, les phares s’éloigneront à nouveau car il faudra bien explorer. Mais doit-on les perdre complètement de vue?

Vendredi 3 avril

Les certitudes. L’incertitude. Dans cette danse, j’observe, je m’observe. Mon désir de contrôle est mis à mal. Je suis si impuissant face au chaos.

La peur, la colère, la tristesse nous traversent. Je ne peux que laisser une place à ces sentiments douloureux, durant ce confinement qui oppresse notre fuite en avant. Laisser traverser la vie sans chercher de manière obsessive à la contrôler par les idées que j’aime parfois trop arrêtées, les actions, les horaires, les programmes…

Intégrer la loi du chaos.

Samedi 4 avril

Est-ce la peur? Est-ce le stress? Est-ce l’immobilité? Toujours est-il que j’ai perdu 10 kilos depuis le début du confinement voici 3 semaines et demi.

Pourtant je mange normalement. Je vais tenter d’inventer quelques exercices physiques dans l’appartement, mais l’espace manque, ainsi que l’équipement. Allons utiliser l’imagination autrement qu’à écrire… 

Dimanche 5 avril

Je dors peu. Je ne parviens pas à me concentrer même pour lire. Mes pensées s’échappent vers la colère, malgré mes efforts pour la contenir.

Une réalité qui m’apparaît irréelle, que la pudeur m’empêche de livrer ici, nous ronge Bea et moi. Colère, colère et colère.

La perspective d’échanger cette semaine sur des sujets professionnels et artistiques me rassure car il m’est impossible de penser resté dans cet état nerveux.

En fin de journée, quelques exercices issus de l’analyse bioénergétique, discipline inventée par l’américain Alexander Lowen et dont Bea est diplômée, me redonne un peu de force et de vitalité. The Prodigy en fond.

Une phrase me vient à l’esprit à la fin de la séance : « on ne se révèle qu’à soi-même« . Elle va me permettre d’attaquer cette semaine avec le mord aux dents.

Que c’est dur de garder l’équilibre en ce moment. L’important est de garder le fil en main.

Lundi 6 avril

Une longue journée de travail bien remplie, presque normale… Cela permet de ne pas penser que nous sommes au 3ème étage de notre immeuble depuis 4 semaines demain. Mais je ne me plains pas, l’important pour nous deux c’est que toute la famille aille bien. Et pour l’instant, égoïstement, tout va bien.

Mardi 7 avril

Météo du jour : grand soleil dans le ciel, orage dans la maison, tempête dans le cerveau, pluie dans le cœur, brouillard à l’horizon. Ralentir.

Mercredi 8 avril

Réveil à 6h00 du matin comme tous les matins depuis 10 jours. Café/noix pour assister à la naissance de cette journée. Je pêche ma désormais habituelle photo du jour. Aujourd’hui, j’ai fait dans l’abstrait.

Beatrice s’occupe dans la matinée de la commande auprès de nos « fournisseurs » habituels de denrées alimentaires. C’est le jour de la sortie. Masques, gants, petite bouteille d’alcool, il est 16h00, je suis paré. Conduire avec le masque, bouée sur les lunettes, est un régal. L’été sera long si nous devons continuer à le porter. Je suivrai les recommandations. L’adorable salarié du magasin m’amène les sacs. Ses yeux habituellement rieurs et son éternel sourire ne sont pas là. Il est exténué. J’espère que toute sa famille au pays va bien… Je n’ai pas le temps de lui poser la question qu’il repart en direction de la caisse, une file de gens l’attend.

Une fois rentré, direction le balcon pour l’opération de désinfection. Fastidieuse mais au moins, on mange serein. Une fois lavées, les denrées sont placées en isolement pendant 4 jours avant de pouvoir atterrir dans nos assiettes. Nous sommes bien rodés et je ne bougonne plus comme au début devant la tâche. La team est forte. Mais que j’ai envie de vous serrer dans mes bras, vous, les absents…

Jeudi 9 avril

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on aura tenté pas mal de choses pour garder le fil et regardez droit devant. Mes nerfs sont en feu, le prochain footing sur la plage sera exceptionnel. Après avoir été si patient dans le bien de tous, il faudra bien faire attention à ne pas faire une crise cardiaque direct (sourire) le premier jour de sortie. Je ne sais pas dans combien de temps serons-nous « relâcher » mais le simple fait de l’écrire me soulève la poitrine de soulagement.

Allez-là!

Vendredi 10 avril

Sur les bons conseils entendus ici et là cette semaine pour gérer cette période de confinement, nouvelle rythmique. Opposer un peu de mouvement à cette immobilité forcée. Du travail entrecoupé de mouvement physique. De l’écriture entrecoupée de tâches manuelles méditatives, type nettoyer les courses ou s’occuper du balcon-jardin. Bouger les meubles, les cadres, les objets. Couper régulièrement mon téléphone aussi pour ne pas être dans l’attente.

Il s’agit de ne pas de figer la recette désormais… Une de mes spécialités.

Demain est un autre jour.

Samedi 11 avril

Chassez le naturel, il revient au galop! Et ma nature me tourne régulièrement vers le mystère avec un grand M. J’aime dévaler de grandes pentes de savoir, sans vraiment connaître ma destination. En me laissant souvent guider par mon intuition, ou mon instinct si vous préférez.

J’aime penser que l’on devrait souvent porter plus attention à l’intuition, où se cache l’intention avec un grand I.

Alors j’ai souri lorsque, répondant à l’invitation d’un proche avec qui j’aime faire de grandes ballades intellectuelles, je m’offre quelques lignes de la vie René Guénon, intellectuel français né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951. Figure d’influence pour d’autres philosophes tels Simone Weil ou André Breton, il aimait quant à lui penser qu’il existait dans la spiritualité une nature « non individuelle« , reliée à une connaissance supérieure, « directe et immédiate« , qu’il nomme « intuition intellectuelle« .

Bien sûr c’est mystérieux et flou. Mais c’est beau de percevoir quelque chose dans le brouillard non?

Dimanche 12 avril

« Mes très chers amis,

Beatrice et moi avons été ravis de recevoir de vos nouvelles. Merci pour votre lettre. Nous espérons vous revoir bientôt. Ici en Italie, nous avons fêté la Pâques dignement, dans la Lumière et avec gourmandise.

Prenez soin de vous.

Charles-Emmanuel et Beatrice« 

On s’est amusé à réaliser cette photo, mais c’est avec une tristesse lancinante dans le cœur que cette journée de Pâques s’est déroulée loin des nôtres. Nous aurions dû être en Normandie ce week-end, avec toute la famille paternelle. Cœur en berne.

Lundi 13 avril

Dans cette période étrange où le temps et l’espace se sont écrasés, nos occupations et pensées nous offrent régulièrement des cadeaux. J’ai voyagé dans le temps hier. J’ai relu quelques poèmes de Jacques Prévert, le premier poète que j’ai aimé. « Paroles » fût le livre qui m’a ouvert aux livres. La prochaine fois que je retourne au Mans, je fouille dans la bibliothèque parentale où il doit toujours se trouver. Ses mots attendent toujours, patiemment amoureux.

Le cancre

 

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le coeur
Il dit oui à ce qu’il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés.
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

Mardi 14 avril

Retour au bureau après un week-end de Pâques dédié à tout sauf au travail. Et comme la période est étonnante, c’est un client qui m’a ramené à mes études. Si vous avez 9 minutes à donner, écoutez ce podcast de France Culture signé Étienne Klein, physicien spécialiste du temps et philosophe. Il mets des mots sur des sensations paradoxales que nous vivons tous.


Mercredi 15 avril

Ce matin à 6h30, la trafic était inhabituellement dense en dessous de la maison, on aurait presque dit un matin normal… Certaines professions ont été autorisées à reprendre.

Quand à moi, j’ai énormément de chance de pouvoir travailler à distance avec mes clients, tous bienveillants depuis le début de cette crise. Le revers de la médaille, c’est toutes ces heures devant l’écran et le cerveau en bouillie à l’occasion, confinement ou pas.
 
Stop. Remettre du mouvement.

Jeudi 16 avril

Comme c’est étonnant. Le temps s’est écrasé mais je cours encore après. Une journée bien remplie. Travail, appels, tâches ménagères et cette sensation en fin de journée que je n’ai pas fait tout ce que j’avais à faire. Notamment écrire pour le plaisir.

A quelle partie de notre être doit-on faire violence pour avoir du temps à soi?

Vendredi 17 avril

Fiodor Dostoïevski. Je savais que je te rencontrerais un jour. C’était pour aujourd’hui. Tu étais un des auteurs favoris d’Andreï Tarkovski qui m’a guidé ces dernières années dans mes pérégrinations intérieures. Tu as influencé Friedrich Nietzsche, pourtant un dur à cuir. Ton nom et ma réputation me faisait peur.

Un ami très cher dévore les œuvres de l’auteur russe depuis le début du confinement : « Les pauvres gens« , « Le petit héros« , « Crime et châtiments« … Inspiré, touché par cet inattendu, j’ouvre ce nouveau chapitre. Des mois que j’attendais ce moment.

Un autre moment que j’attendais comme jamais, littéralement, c’est le week-end! La semaine de travail a été pleine, cela a été une épreuve en terme de concentration mais je referme le cahier hebdomadaire avec le sentiment du devoir accompli.

« A quelle partie de notre être doit-on faire violence pour avoir du temps à soi? » me demandais-je hier.

Après la survie, la vie! Place aux choses sérieuses.

Samedi 18 avril

Georges Orwell a écrit « 1984« , son plus célèbre roman, pour dénoncer une future société de surveillance. Extrait de wikipédia : « La principale figure du roman, Big Brother, est devenue une figure métaphorique du régime policier et totalitaire, de la société de la surveillance, ainsi que de la réduction des libertés« .

L’écrivain britannique avait vu juste quand à la société de surveillance mais il ne pensait peut-être pas au moment d’écrire que rien ne se créé, que tout se transforme. Notre simple capacité à « Accepter les conditions » sans lire les mots qui précèdent posent question.

Nous baissons régulièrement la garde dans nos vies, pour vivre justement. Parfois, le loup en profite pour rentrer dans la bergerie.

L’histoire est un éternel recommencement mais elle nous impose la vigilance car les pièges changent de visage. Big Brother a maintenant un petit frère qui tient dans notre poche et cela pose question sur ce terrain d’actualité du traçage citoyen.

Avant d’espérer faire évoluer les gouvernances, il est peut-être importer d’être plus vigilant sur nos comportements individuels.

Le nihilisme et le cynisme sont de vilains défauts qui nous traversent régulièrement. Il me semble que la prise de responsabilité individuelle est plus sûre que le consentement collectif aveugle.

 

Note: texte essentialisé dimanche matin après une bonne nuit de sommeil. Écrire en manque d’énergie vitale est un exercice complexe pour moi. Je le savais hier soir. J’étais alors incapable de « capturer » l’intuition qui a tournoyé en moi subitement après avoir couché ces mots. Je relisais le texte, je le modifiais, mais rien n’y faisait… Il est d’ailleurs intéressant d’observer que cela m’a mis alors dans une posture agressive toute la soirée. Loin de mes intentions profondes? J’ai précisé ma pensée et je dois remercier mon intuition: il n’y a désormais plus de coupable dans mon texte.

Dimanche 19 avril

Une chanson aérienne, et pourtant si terrestre, signée Amadou et Mariam pour illustrer ce dimanche.

Lundi 20 avril

Aujourd’hui, ce ne sont pas mes mots que je couche ici mais les mots de José Stimbre, ancien jour de rugby reconverti dans le maintien en forme et qui prône la notion d’équilibre plus que de performance dans la pratique sportive. Bloqué dans l’appartement comme un animal en cage, ses mots sont précieux. Qui plus est, la voie du milieu me rappelle Confucius (500 ans avant J.C.) qui avait notamment prononcé  « Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près« .

« Préférez des séances d’activités physiques courtes et régulières dans la semaine. Marchez si vous le pouvez, étirez-vous régulièrement et mobilisez vos articulations afin de ne pas sous-exploiter vos capacités. Il est essentiel qu’elles gardent toutes leurs belles facultés. De même, évitez de surexploiter vos capacités. Dans les deux cas, vous affaibliriez votre potentiel physique. ll faut donc imaginer une « voie du milieu » équilibrée et qui VOUS corresponde afin que vous puissiez avancer dans l’existence en pleine possession de vos moyens.

Un dernier conseil : visez l’équilibre ! Ne privilégiez pas une capacité par rapport à une autre dans votre façon d’envisager votre entretien corporel. Par exemple, si vous courez, et que vous oubliez de vous étirer, vous entretenez votre potentiel cardiaque mais vous préparez d’éventuels problèmes liés à la raideur musculaire.

La fonction de l’équilibre, la coordination, le renforcement, le travail cardio-respiratoire, la souplesse, la proprioception, la mémoire… doivent trouver chacune leur place au sein de votre planification. Ce temps « suspendu « , que nous traversons toutes et tous actuellement, est peut-être l’occasion de se réapproprier son agenda… et son corps ! ».

Mardi 21 avril

Il pleut depuis 2 jours sur Ancone. Cela rend cette situation de confinement un peu plus compliquée pour moi, véritable héliophile. Un terme destiné au végétal. En écrivant ces mots, je prends conscience que le soleil me permet régulièrement de sortir de ma condition humaine, trop souvent en prise avec mes démons intérieurs, comme celui de passer brutalement du blanc au noir et inversement.

Ce ciel gris me donne la chance de prendre conscience que le soleil est là même lorsqu’il absent, et que la profondeur du néant est là même lorsqu’elle est absente. De même le bien et le mal. Prendre conscience puis oublier pour vivre, pour ne pas oublier de vivre.

Mercredi 22 avril

Un retour qui fait bien plaisir aujourd’hui: celui du soleil.

Il me permet d’oublier l’explosion des particules de mon corps, particulièrement marqué par ces 7 semaines de confinement. J’ai une de ces envies de marcher, de courir, de sentir la terre sous mes pieds…

J’ai parlé avec maman en fin de journée, ça m’a fait du bien. Elle jardinait. Tout le monde va bien et on commence à penser au déconfinement, notamment pour aller visiter les grands parents dans les mois qui viennent sans les mettre en danger.

Doucement.

 

Jeudi 23 avril

Pour fêter notre 60ème jour de confinement et défier ce nouveau rapport espace/temps, je me mets en mode dès ce matin en mode écologie d’énergie.

Lever à 5h30, verre d’eau, yoga, café/lever du soleil, travail, tâches pratiques, de l’immobile, du mouvement, le tout en tentant de ne pas rester plus d’une heure au même endroit dans l’appartement.

Il est 19 heures, je fais court ici pour aller faire un peu de sport avant de manger.

Touché, pas coulé.

La lecture et l’écriture me manquent, mais la survie d’abord. La vie bouillonnante reviendra.

Vendredi 24 avril

C’est le week-end! Après une grosse semaine, intense et étonnamment créative en terme de travail, place aux sens et au sens!

Même confinés, les plaisirs résistent.

Samedi 25 avril

6h30 ce samedi. Une fois n’est pas coutume, je pèle des carottes sur le balcon. En paysage sonore, une émission de radio lancée durant ce confinement. C’est mon petit frère Elias qui m’en a parlé, ayant lui-même à l’occasion une courte chronique Cinéma dans ce programme d’une heure.

Ainsi, j’écoute Nathanaël et Arturito dans l’émission des Alpes Mancelles « Home Sweet Home« .

Après 30 minutes d’émission, et quelques pépites musicales au passage bassement shazamées aux chercheurs d’or musical, survint enfin le moment tant attendu depuis la veille. Elias va parler de Nanni Moretti, un de ces réalisateurs fétiches.

Et là, grosse claque.

Petit frère Elias devient grand frère Elias. C’est beau et profond. C’est arrivé près de chez vous, et pourtant l’herbe avait l’air plus verte ailleurs.

Arrive alors devant moi une grosse piste noire de descente, que j’attaque pleine balle, mâchoire serrée et sourire dans l’âme.

15 ans de vie défile sur les flancs de la piste, en musique.

Sur ce long chemin, combien de fois me suis-je perdu à force de combattre?

Mon aventure pour devenir indépendant professionnellement a été et continue régulièrement à être une bataille intense. Ça a été sanglant au début, ça ressemble plus à du judo aujourd’hui.

Le danger est de devenir son combat. J’ai peu à peu appris à dissocier pour le versant travail. Mais alors que je regardais fièrement le vaste paysage, le danger était à présent dans mon dos, caché parmi les plus belles fleurs de la montagne.

 

J’aime les mots et je rêve d’écrire depuis l’âge de 15 ans. Là aussi la bataille est épique. Elle se déroule en mon for intérieur dans un silence assourdissant, discret. J’écris de manière plus régulière depuis plusieurs années et parfois j’ai le malheur d’aimer ce que j’écris. Pour moi qui ai longtemps cru être un bon à rien, le danger est de se penser être incarnation de cette beauté. Désirer devenir ses rêves peut alors se transformer en cauchemar.

Icônes figées et solennelles. Je me dois de brûler les miennes régulièrement. Je repense à un des meilleurs films que j’ai vu ces dernières années grâce au Festival Seconde Zone: « The Wicker Man » (1973, avec Christopher Lee).

Dérangeant mais sacrément vivifiant. Rock.

Merci Elias. Je dois filer, j’ai un feu à allumer.

D’autant que la fatigue accumulée au cours de cette descente m’a rendu sensible au mauvais sens du terme. Une partie de moi dont je n’ose citer le nom ici a repris de la force.

J’allume le feu et je mets les carottes à bouillir.

Nous avons commencé en musique, alors finissons en musique, dans un éternel retour. Clin d’œil coquin, mon haut parleur me répète machinalement toutes les 15 secondes avec son horrible timbre « Low Battery« .

J’arrache alors mes dernières forces pour crayonner une image de guérison poétique : veiller à bien faire passer le fil de mes rêves à travers mon être plutôt qu’à travers l’idole.

Aujourd’hui, nous sommes le 25 avril. Ici en Italie, c’est le jour où l’on célèbre la Libération.

Dimanche 26 avril

Depuis le début du confinement, nous lisons, entendons, prononçons quelque chose comme « Le sens de nos vies va-t-il changer, doit-il changer?« .

Cette pensée m’a aussi traversé.

Depuis, une autre s’est imposée à moi d’une douce caresse: certains parmi nous vivent dans une mesure sensée de la vie sans avoir besoin d’être rattrapé par de quelconques « nouvelles » conceptions.

L’éternel émerveillé Vincent Munier est sans doute de ceux-là. Je vous conseille vivement ces 52 minutes de pure joie, qui ont sans doute été parmi les plus salvatrices dans ces dernières semaines pour moi.

Seul l’observateur change de regard. La Vie quand à elle est immuable.

Lundi 27 avril

J’ai décidé de mettre en veille ce journal jusqu’au 4 mai, à minima.

Au regard de mes dernières discussions, de mes dernières intuitions, de mes dernières réflexions, je pense qu’il est temps pour moi de chercher une nouvelle mesure, de celles qui méritent du temps. De nouveaux rapports.

Est-ce le temps de nourrir l’action, les actions dont nous pourrions avoir désormais besoin, dans la mesure la plus sensée, la plus pensée possible?

Est-ce le temps d’avancer vers nos ennemis intérieurs collectifs, qui par vagues dans l’histoire viennent nous submerger?

Nos diables ne se cacheraient-ils pas dans nos absences, nos refus, nos reculs, nos limites?

Est-ce le temps de penser aux outils qui nous permettent de voir plus clair, individuellement et collectivement? De doter ces outils de nouveaux rapports, de nouvelles mesures?

Pour toutes ces questions qui sont revenues me sonner les cloches dans les derniers jours, j’éprouve le besoin de partager. De re-partager. D’écouter. De recueillir.

Pour clore cette parenthèse et en ouvrir, je le souhaite, une autre, une citation d’un homme dont je décide de taire le nom:

« Oui, j’ai conscience de mes propres limites. Mais d’en avoir conscience me vient le peu de force dont je dispose. Tout ce qui m’a été donné de pouvoir faire dans ma vie est dû principalement au fait qu’à travers mes limites, j’ai découvert l’action d’une force autre que la mienne. »

Lundi 4 mai

Aujourd’hui est le fameux jour du déconfinement en Italie. Un jour que finalement j’en viens à craindre autant que le confinement, à force de projections, et de peurs, sur cette nouvelle période qui s’ouvre…

Je garderai tout de même le souvenir doux de ces deux premières personnes à fouler la plage devant la maison ce matin. Il était 6h00 et leurs ombres joyeuses étaient belles à voir, devant un soleil resplendissant.

J’avais pensé observer cette reprise du mouvement pour sortir ce soir, mais me voilà trop usé par la journée, qui fût trop pleine.

Demain, j’inverse les choses: d’abord sortir et goûter de nouveau la terre. Et ensuite la survie et le travail.

Demain, la terre sera là et la mer aussi. Elles m’attendent sereinement.

Il y a des journées complexes comme celles-ci…

 

Mercredi 6 mai

Mardi, dans une journée chaotique au possible, j’ai vécu un moment auquel je ne croyais même plus.

Les retrouvailles avec la terre ferme et la mer.

J’ai été un bref laps de temps saoul d’un bonheur doux et sensible.

Sentir sous mes pieds cette présence, sur mon visage cette caresse, à mes yeux cette présence, à mes oreilles cette musique, dans mon nez ce parfum…

Je vais désormais me tourner vers d’autres ciels, là où l’on est jamais seul.

La boussole de mes sens en éveil.

Se rappeler.

Dans la confusion de ces 2 derniers mois s’est révélée une certaine clarté.

Dans la nuit s’est révélée une certaine lumière.

« Rage, rage, against the dying light »