Un homme de dons

Certains marquent les endroits visités par fierté ou vanité. Pour Philippe Lenoble, les pastilles sur les cartes de l’Europe, de France et de Sarthe sont autant de points de rencontres, d’échanges, de partage et de prière autour de la musique. Chef de maîtrise de la cathédrale du Mans, professeur de collège, ou historien autodidacte, cet être passionné a une relation quasi-mystique avec elle.

L’un de ses premiers souvenirs, l’œil malicieux, lui revient en tête au milieu de la nef de la cathédrale Saint-Julien, sa «deuxième maison». Avant d’y enseigner, Philippe Lenoble a été élève à la Psallette Saint-Vincent, où il enseignera pendant plus de quarante ans, dès le primaire. «On montait sur le toit pour admirer les feux d’artifice. C’était la récompense de l’année ! »

Entre sa connaissance insatiable de la cathédrale, ses recherches, sa famille, le sport, le tout avec ferveur et appétit, Philippe occupe pourtant la grande partie de son temps à la musique.

 

Une d’entre elle habite le diacre, celle déposant l’âme sur le chemin de l’élévation, le grégorien. 1125 années après les moines de l’abbaye suisse de Saint-Gaal, il perpétue la première représentation graphique du chant, guidé comme eux par cette « porte ouverte à la connaissance de l’homme et du divin. J’ai voulu trouver Dieu par la musique ». Chanté par une seule voix, en latin, depuis au moins le 4e siècle, les 150 psaumes magnifiés par le grégorien représentent les états d’âme de l’être humain. « Le latin est la langue idéale. On dit que c’est une langue morte, mais elle est sacrément vivante ! La musique sort de l’accentuation du mot. Elle sert de direction, de conduction. La voix seule accompagne le cheminement ».

Annotés au crayon de papier, les psautiers de Philippe témoignent des heures consacrées à l’étude de l’immortalité des ressentis musicaux. «Je cache toujours un peu mes livres quand je donne des cours, les moines n’aiment pas trop qu’on y écrive dessus ». Amusé comme lors de chaque anecdote qu’il raconte, son sérieux revient pour évoquer l’échange avec Yves Duteil. Grâce à son travail et ses notes, il retrouve un psaume dont la musicalité est identique au début du refrain de « Prendre un enfant par la main », « la musique de l’ange par excellence. Je lui ai écris. Il m’a répondu qu’il était un musicien d’instinct. Mais l’état d’âme du psaume est celle de la chanson, c’est fantastique ! ». La musicalité des sentiments a traversé les siècles. Là est l’amour de Philippe dans la musique, dans l’expression de l’âme et de ses tourments, ses joies et ses exaltations.

Ces jours passés à déchiffrer, chanter et partager les partitions grâce aux voix de la maîtrise de la cathédrale du Mans lui ont offert de beaux moments. Avec Indochine, en 1986, à Rennes, devant 6000 personnes, Philippe Lenoble permet encore une fois de relier un chant âgé de plusieurs siècles à la variété. « Le groupe voulait une chorale qui chantait du grégorien. On a discuté avec Nicola Sirkis, et j’ai trouvé une sonate du 13e siècle, Veni sancte spiritus ; il collait à l’air de Trois nuits par semaine, c’était génial ! » La suite, c’est une émission à la télé ; « ça représentait à l’époque. Passer une chorale le dimanche après-midi, dans un programme de variétés, il fallait oser ».

En cheminant sur les ponts musicaux reliant les siècles, le diacre enrichit aussi bien son âme que sa culture, persuadé que l’expression musicale des sentiments liturgiques enrichissent les mélodies composées aujourd’hui : « La formule grégorienne est à la base des belles musiques contemporaines». Si un lieu illustre la vie de Philippe, c’est la cathédrale du Mans, « ma deuxième maison ». La résonance offerte par ses voutes gothiques s’accorde avec la profondeur du chant liturgique. Les courbes musicales parcourent les courbes architecturales, s’élevant dans les pierres que les bâtisseurs de l’époque ont voulu rapprocher du ciel.

Fin juin, la maitrise de la cathédrale a offert une dernière fois les voix parfois angéliques dirigées par Philippe. Quarante-deux années passées à relayer les prières musicales à des milliers de fidèles, mais aussi à donner de sa personne pour eux. En parcourant les ruelles pavées du vieux Mans, entre son bureau et la cathédrale, les rencontres qu’il fait se finissent souvent en intenses moments d’échange. Garant sa voiture, une jeune mère de famille affiche un large sourire en apercevant le diacre : « Merci pour le livre sur la chapelle des anges ! Il faut que je vous le rende ». Devinant que Philippe est suivi d’un journaliste, la pétillante brune poursuit : « Vous faites un reportage sur lui ? Vous avez de la chance, c’est un homme de dons ! » Les longs applaudissements à la fin de la dernière messe de Philippe témoignent de l’affection des fidèles au laïc, trop ému pour regarder la cathédrale se lever pour lui. Chantal, sa femme, est là, au soutien, encore une fois, après des années de co-organisation pour les dizaines de voyages de la chorale à travers l’Europe et le monde. Ainsi s’achève une carrière généreuse. Au milieu des siens, en musique, dans la cathédrale du Mans.