J’ai une mémoire particulière des choses. Elle est sacrément persistante à l’occasion. Alors la veille du dernier match à Bollée, en conférence de presse, lorsqu’Arnaud Cormier prononce les paroles « personne ne regrettera Bollée », et bien celles-ci se sont gravées dans ma foutue caboche. Je n’étais pas d’accord et je ne le suis toujours pas. Ok il était vétuste ce stade. Ok il lui manquait des places, les fosses penchaient dans le mauvais sens, les locaux étaient vieillots, on était un peu loin de la pelouse, il ne faisait pas rêver, il ne faisait pas peur. Mais combien on s’en fout de ses considérations quand on regarde en arrière. Si seulement dans le présent nous avions une boussole pour nous aider à savoir ce qui est important ou non. Cela nous aiderait sûrement à voir le verre à moitié rempli plus régulièrement.
Si il y a beaucoup de sujets sur lesquels je le vois vide, sur Bollée je ne me suis jamais égaré. Cet endroit est un membre de ma famille. Il m’a vu grandir. Il m’a vu vieillir.
Mamie Chancel fait encore de la résistance en 2024. J’ai passé tellement de temps à l’ombre de cette grande tribune à la structure si particulière. Quand j’étais petit, à la fin des matchs où j’accompagnais régulièrement mes oncles paternels et maternels, j’observais le spectacle de ces dizaines de supporters devant le plus long « mur de pisse » que je n’ai jamais vu (photo ci-dessous). Ce mur était d’ailleurs commun (quel plaisir l’été pour les joueurs outdoor) avec le club de tennis de l’USM, où j’ai régalé de mes coups droits pendant plusieurs saisons à l’époque du collège. D’ailleurs j’étais tellement mauvais que les entraîneurs ont dû se demander si je n’étais pas un gaucher qui frappait du droit. Bref. J’étais un peu moins mauvais pour courir. Au collège, avec la Psallette Saint Vincent, on descendait régulièrement à pied à Bollée pour les tests Cooper, ces épreuves où l’on doit courir la plus longue distance possible en 12 minutes. Et où gambadait-on ? Sur la piste d’athlétisme à l’époque où elle existait encore, devant les tribunes ! Toujours au collège, le stade regardait de près les équipes de jeunes de l’USM football qui s’entraînaient sur les terrains attenants. Entendait-il les cris de ce gueulard de Charlie, qui passait son temps à nous crier dessus ? Wenceslas Lemonnier peut témoigner. Moi je les entendais bien, mais je ne les comprenais pas. Petit, je faisais partie de ces jeunes qui sont là mais absents, bouche ouverte comme des poissons hors de l’eau.
Un poisson dans l’eau, il y en avait un à Bollée. J’ai nommé le Yéti Fred Tant, qui a longtemps officié au stade en tant que chargé de la Sécurité et qui a adoré cet endroit lui aussi. Fredo et Bernard Lemée (responsable sécurité) formait un couple magique, à côté des bureaux de la Billetterie. Soir de matchs ils veillaient sur leur jardin et tous les supporters. Le premier match du PSG – Paris Saint-Germain à Bollée en 2003-2004, lorsque les ultras parisiens étaient venus baptiser le stade, doit encore être un souvenir vivace pour les deux hommes.
J’ai arrêté ma carrière en club en U15 à l’USM mais Bollée m’a revu vers la vingtaine jouer au football, le dimanche avec mes amis Pierre Yves, Alan, Florent, Alex, Victor et tant d’autres. On sautait les barrières pour aller jouer sur les terrains ou on occupait des heures entières le City de Claircigny.
Et un souvenir me revient de mes premières années au Muc 72. Soir de match, pour aller travailler, je descendais du Vieux Mans vers le stade avec mes amis, comme le faisaient tant de supporters qui affluaient à pied vers Bollée. Nous étions régulièrement en retard et cela nous a offert un des plus doux souvenirs que j’ai des soirs de matchs. Flash-back. Nous approchons du stade côté Claircigny et nous sentons cette montée d’excitation du public, celle qui accompagne les occasions de but. Puis le but. Le stade explose de ferveur, nous levons les bras en l’air dans la rue pour communier, le tout accompagné au loin du « Buuuuuuuuuuuuut » inoubliable de Bruno Vandestick.
Bollée m’a même vu entreprendre. Quand j’ai lancé mon activité freelance après la chute du club, j’étais venu au stade faire une séance photo avec Fousseyni Cisse et Yves Le Moullec sur sa pelouse abandonnée (photo ci-dessous). Il n’était plus en activité et moi je commençais la mienne.
Et je ne parle pas des matchs! A Bollée, j’aurais vu Didier Drogba être remplaçant de Daniel Cousin, Daisuke Matsui et ses gestes venus d’ailleurs, Laurent Blanc le Champion du Monde dans les couloirs, Romaric N’Dri Koffi et sa patte magique, Stéphane Sessègnon et ses cassages de rein, le fameux Muc 72 – Lens (4-5) en Coupe de la Ligue… Même quand il se drapait de blanc pour la venue de l’Olympique de Marseille, je l’aimais.
Et j’entends encore le Virage Sud Le Mans ! D’ailleurs, la seule fois où ma compagne est venue au stade, elle a passé 90 minutes à regarder les supporters.
Comme quoi, l’essentiel est toujours ailleurs…