
Chroniques, récits, essais…
Objectif subjectivité
La faculté de penser et de représenter le monde qui nous entoure en images est à la fois un cadeau et un fardeau pour l’Homme. Incomplètes, les images sont nourries par nos traumatismes individuels ou collectifs, nos peurs, nos espoirs, nos amours et nos haines… Le penseur indien Jiddu Krishnamurti n’y allait pas de main morte sur le sujet : « oubliez tout ce que vous savez de vous-même ; oubliez tout ce que vous n’avez jamais pensé de vous ; commencez comme si vous ne saviez rien« .
Dans un autre langage, Alain Damasio crie « l’identité c’est de la merde » dans ce fameux dialogue à lui-même mis en musique par son pote Rone. A écouter régulièrement pour qui veut faire exploser les carcans invisibles mais oppressants disposés dans notre esprit malade d’images.
Harry Haller, personnage principal du Loup des Steppes, double de l’écrivain Herman Hesse (notez les doubles initiales), ne vit pas vraiment les préceptes de vie de Jiddu, loin de là. Dès les premières lignes de ce livre court et intense écrit à la première personne, on est jeté dans la noirceur et la froideur émotionnelle des pensées de Harry, coincé dans dans son époque, l’entre-deux guerres en Allemagne. Le Loup des Steppes est paru en 1927.
Harry déteste son temps. Il en fait pourtant parti, et même si il tente de disparaitre à ses propres yeux et aux yeux du monde, il est attiré par sa lumière, son confort, ses douces nostalgies… Il faut lire ces passages où il exècre à la fois la bourgeoisie tout en admettant rechercher ses douceurs. Harry nous raconte qu’il est écrivain mais on retient le vain plus que les écrits. A quoi bon. Pour quelle finalité ? Tout est vide, sans substance. Harry voit la grandeur dans l’immortalité. Harry célèbre la vie avec la mort. D’ailleurs, il ne fait que la désirer et nous en parle avec allégresse. Il voit dans sa résistance au suicide une faiblesse personnelle. Une faiblesse qu’il laisser tout entier sur les épaules de son humanité, lui l’homme loup. Un loup pour les autres mais aussi et surtout un loup pour lui-même. Harry a retourné contre lui les crocs qu’il montrait à ce monde incapable de grandeur.
Dans les miroirs où Harry regarde son image, je vois mon ombre. Se sentir étranger à une époque, à un lieu, se raccrocher à des images incomplètes et morcelées pour s’expliquer le monde et vivre le drame de la vie, voir le vide au lieu du plein…
La lumière qui jaillit, traverse, transperce, pénètre, circule, résiste dans ce que nous voyons comme le chaos, autre nom du diable, nous ne pouvons pourtant pas faire autrement que de la sentir et de la vivre. Nous savons pourtant, ou en tout cas nous intuitons. Nous savons vivre mais nous avons peur de vivre. Vivre c’est accepter le chaos de la vie et non celui de la mort. Vivre c’est vivre cette détestable formule moderne du « lâcher prise ». Entre parenthèse quelle idée bourgeoise et hors sol… Mais me voilà transformé en Harry. Ou en Hermann.
Nous nous entêtons parfois à choisir la mort, par respect des images que nous vénérons, même démoniaques.
Ce livre est celui d’une époque et celui de toutes les époques. Le génie de l’écriture de Hermann Hesse prend pourtant racine dans les souffrances les plus profondes de l’auteur, qui aurait écrit ce livre pour se sauver.
A écrire un livre pour lui il a écrit pour nous tous. Ce livre est un miracle. Un miracle qui fouette, revigore comme une plongée dans l’eau froide. Dans le dernier passage du livre, c’est un immortel qui vient se moquer du sérieux d’Harry. Dans un monde où la résistance du mensonge collectif importe plus que la vérité personnelle, mieux vaut rire que prendre la vie moderne au sérieux non ?
Pour mieux respecter la vie immortelle, celle qui traverse les corps et les âmes, celle qui traverse tous ces instants dont on connait la substance éternelle, que ce soit un sourire, un regard, un geste, un moment, une lumière. Ce fameux instant dont parle avec génie l’écrivain suicidaire Stig Dagerman (1923 – 1954) dans « Notre désir de consolation est impossible à rassasier« . Albert Camus aussi a écrit sur le suicide dans son cycle sur l’absurde. Ou plutôt de notre résistance au suicide, qui peut se voir comme un désir de vie profond, sacré…
Attention aux images car elles ne restent pas souvent au statut d’image. Nous avons le devoir de les soigner, les enrichir, les oublier, les nourrir, les brûler : à chacun d’entre nous d’entretenir avec elles une bonne relation.
Nous sommes 1000 images. Non pas deux comme notre époque les aime. Ou plutôt devrais-je dire comme nous avons appris à voir la vie, à la discerner depuis tout petit : noir/blanc, bon/mal, individuel/collectif… Nous devons apprendre à désapprendre. Apprendre à conserver notre regard d’enfant tout en devenant adulte et capable d’embrasser la complexité d’Ananké, le principe de réalité. Car trop humain, malade de discernement, nous devenons inhumain et clinique. Nous devenons une minuscule part de nous-mêmes.
Au milieu des pôles, ce n’est pas vide, c’est plein. Nous sommes tout ce qu’il y a au milieu des points. L’univers est en expansion et gravité, est-ce pour autant notre réalité?
Méfions nous des images et brûlons les idoles.
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