
Chroniques, récits, essais…
Objectif subjectivité
“Maps to the Stars” est sorti en 2014. A l’époque, j’ai intérieurement classé ce film dans la catégorie “film prophétique” et salué sans aller plus loin le génie visionnaire du réalisateur canadien David Cronenberg, un coutumier du fait (la dangerosité des médias dans Vidéodrome, la science sans conscience dans La Mouche…). J’ai continué à en parler à l’occasion autour de moi. Un ami a fini par tomber dans le piège tendue par la carte aux étoiles. A l’instar de ce qu’il critique, on ne peut ressortir indemne de Maps to the Stars. Je me suis presque excusé de ne pas l’avoir prévenu. Et j’en ai profité pour revoir le film de David Cronenberg. J’ai encore fini KO, lessivé, sur les rotules, au bord de l’écœurement parfois… C’est un film d’apocalypse.
Un film blessant car il tape fort où nous sommes déjà meurtris. Dans nos âmes. Nos égos quant à eux, tel Ulysse attiré par le dangereux chant des sirènes, tels des mouches attirées vers la lumière meurtrière, continuent à regarder le gouffre avec avidité. Ce gouffre, c’est celui de l’individu atomisé. Un gouffre auquel a travaillé Hollywood, la télévision, la publicité puis les réseaux sociaux… Et tel un trou noir, aucune lumière ne peut ressortir de ce gouffre. C’est comme ça que j’ai vécu Maps to the Stars, et c’est comme ça que je regarde le chemin de l’Homme seul. Il n’y a rien au loin. L’apocalypse est déjà là.
Maps to the stars est un miroir. Certains ont pu y voir une critique d’Hollywood de la part de David Cronenberg. Finalement on reste ici dans la tromperie, que ce soit celle des personnages entre eux, désespérément seuls, ou celle du réalisateur qui s’amuse à brouiller les pistes. Il joue avec le symbole d’Hollywood alors que danse avec le réel une ombre beaucoup plus inquiétante : la mort de l’humanité au profit du néant humain. Alors nous autres, on regarde cette critique avec ce détachement habituel du spectateur moderne. Le coupable, c’est toujours l’autre, celui que l’on regarde, jamais nous. C’était oublier les miroirs disposés dans notre dos, comme dans un labyrinthe des glaces.
Tel Dyonisos, nous avons déclenché la fureur des Dieux en nous regardant dans le miroir d’Hollywood.
Tel Narcisse, nous allons mourir assoiffé en regardant notre reflet. Mourir de notre vacuité.
Nous sommes pris au piège de l’amour de notre image, de l’artifice qui rêve de devenir chair. Le réel apparait irréel. Les images saturent les corps, meurtris, oubliés, sacrifiés. Le corps d’Havana Segrand, personnage porté par Julianne Moore, en porte le poids.
L’inceste, si présent dans ce film, peut représenter dans Maps to the Stars un narcissisme poussé à son paroxysme. Être excité par sa propre image plutôt que par un alter ego. Et quand bien même nous aurions un alter ego, c’est parfois seulement parce qu’il est un miroir, un autre (alter) moi (ego).
Les anciens, et leurs Dieux, nous avaient prévenu. Ils sont morts mais quelques oracles continuent à interpréter les signes. Allons voir David.
Les personnages de David Cronenberg dans Maps to the Stars sont seuls, avides, désespérés, cruels. Ne nous sentons-pas seuls, parfois avides, trop souvent désespérés, notre cruauté bien cachée ? Fatigués par le jeu que le théâtre du réel nous réclame. Aveuglés par la lumière d’une étoile morte il y a longtemps et qui nous attire désormais dans son néant.
Telle une âme en peine l’homme atomisé est prêt à tout pour être. Ou plutôt pour paraître. Par être. Par les êtres. Par le sacrifice des êtres. Pour les dieux. Comme ceux des enfants du film, tous sacrifiés sur l’hôtel de la gloire. Pour Benjie, Cristina, Agatha, Havana, c’est trop tard : ils sont les fils sacrifiés des Dieux.
Au 20ème siècle, tout est devenu Hollywood. L’Amérique a conquis le monde, nos façons de penser, nos façons de vivre et nos imaginaires… Hollywood a pu être un rêve lointain pour notre monde, les acteurs d’Hollywood de nouveaux gladiateurs. Son mirage nous a trompé. Il n’y a rien sur cette colline à part des vestiges, comme le symbolise cette scène au tout début du film où l’on voit Agatha (Mia Wasikowska), l’ingénue pyromane, dialoguer avec Jérome Fontana (Robert Pattinson) sur les ruines d’une ancienne maison dont nous apprendrons plus tard l’histoire maudite.
Ce film montre tout de manière crue. L’esthétique froide du film est à l’avenant. Cronenberg semble avoir pris un malin plaisir à enlever le fard d’Hollywood tout en lui a laissant son fardeau. L’hypocrisie reine. Ne nous rappelle-t-elle pas quelque chose que l’on voit dans nos vies, dans nos rues, dans nos jeux ? Pour la gloire et l’argent, Benjie, Cristina, Agatha, Havana, Jérome ou l’affreux docteur Stafford Weiss, joué par un John Cusack glaçant et sans émotion, sont prêts à tout. Ne nous rappellent-t-ils pas une perception que l’on a souvent de nos sociétés basées sur la compétition ?
Les personnages de Maps to the Stars nous renvoient notre image de manière glaçante. Chacun représente une part de nous, qu’il ne s’agit que de cacher au monde. Hollywood est peut-être un mirage qui s’éloigne. Mais sa réalité elle s’est rapprochée.
Peu importe la vérité, importe le mensonge. Amen. Feu.
Le feu de David Cronenberg peut être celui des enfers mythologiques. Apprenons des Dieux. Le roi est mort, vive le roi. Hollywood est mort, pas la Silicon Valley. Hollywood est mort, pas le sport professionnel. De nouveaux gladiateurs sont descendus dans l’arène et nous les regardons encore avidement.
L’accélération des temps modernes nous offre au moins une chance : les mythes tombent plus rapidement. Celui d’Hollywood aura duré un siècle, celui de Zuckerberg 20 ans.
Le feu de David Cronenberg est aussi une invitation.
Brûlons tout.
Brûlons les idoles comme le fait Robin Hardy dans Wicker Man. C’est vivifiant.
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